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Les années 1980 : la décennie où l’animation japonaise a cessé d’être seulement « pour les enfants »

Les années 1980 : la décennie où l’animation japonaise a cessé d’être seulement « pour les enfants »

Si l’on demande aujourd’hui à un amateur d’animation japonaise de citer les grandes œuvres des années 1980, les réponses arrivent souvent très vite : Dragon Ball, Saint Seiya, Ken le Survivant, City Hunter, Cobra, Akira, Nausicaä, Maison Ikkoku, Ranma ½… Une liste impressionnante, mais qui ne raconte qu’une partie de l’histoire.

Car les années 1980 n’ont pas simplement produit quelques-uns des anime les plus populaires de leur époque. Elles ont profondément changé la manière de fabriquer, de vendre et de regarder de l’animation au Japon.

C’est durant cette décennie que l’anime commence véritablement à se débarrasser de l’étiquette de simple programme destiné aux enfants. La télévision reste évidemment essentielle, et les séries populaires continuent de reposer largement sur des mangas, des jouets et des produits dérivés. Mais parallèlement, un autre marché apparaît : celui de la vidéo.

Avec les magnétoscopes et les cassettes VHS, une œuvre peut désormais échapper aux contraintes de la télévision et du cinéma. Les créateurs peuvent viser des publics plus âgés, des niches plus petites, expérimenter davantage et proposer des histoires qui n’auraient jamais obtenu une case horaire sur une grande chaîne.

L’animation japonaise entre alors dans une période d’une extraordinaire créativité.

Et, surtout, elle commence à comprendre qu’elle peut raconter absolument n’importe quoi.

La télévision reste le cœur de la machine

Il serait pourtant faux de présenter les années 1980 comme une révolution menée uniquement par les films d’auteur et les OAV. La télévision reste le moteur économique de l’industrie.

Les séries populaires sont omniprésentes et certaines deviennent de véritables phénomènes culturels.

Goldorak, dont la diffusion japonaise remonte à 1975-1977 sous le titre UFO Robot Grendizer, appartient techniquement à la décennie précédente. Mais en France, son impact se prolonge largement dans les années 1980 et participe à créer toute une génération de spectateurs familiers de l’animation japonaise.

Puis arrivent les séries qui vont véritablement définir la génération des années 1980.

Cobra apparaît au Japon en 1982. Avec son héros en combinaison moulante, son cigare, son psychogun et son univers de space opera teinté d’érotisme, la série ne ressemble pas franchement au dessin animé occidental classique destiné aux enfants.

En 1984, Hokuto no Ken — devenu Ken le Survivant en France — pousse encore plus loin la violence et la noirceur. Kenshiro évolue dans un monde post-apocalyptique où règnent la loi du plus fort, la famine et les affrontements sanglants.

Deux ans plus tard, Saint Seiya transforme la mythologie grecque en immense spectacle de combats, d’armures et de tragédie.

Et en 1986, Dragon Ball commence sa diffusion télévisée.

Ce dernier événement est loin d’être anodin. L’œuvre d’Akira Toriyama va contribuer à imposer durablement une nouvelle manière de raconter le shōnen : un héros qui progresse, des adversaires toujours plus puissants, des combats spectaculaires, de l’humour, de l’aventure et un univers suffisamment vaste pour pouvoir s’étendre pendant des années.

À la fin de la décennie, Dragon Ball Z, Saint Seiya, Ranma ½ ou encore City Hunter montrent que l’animation télévisée japonaise est capable de toucher des publics considérables tout en développant des identités visuelles et narratives très différentes.

Mais la véritable révolution se déroule ailleurs.

VHS : quand l’anime échappe à la télévision

L’arrivée massive du magnétoscope dans les foyers japonais bouleverse le paysage.

Jusqu’alors, une série devait principalement trouver sa place dans une grille de télévision ou obtenir une sortie au cinéma. La vidéo ouvre une troisième voie.

Les studios peuvent désormais produire des œuvres directement destinées au marché de la cassette : les OAV, ou Original Video Animation.

Le premier titre généralement considéré comme un OAV est Dallos, réalisé par Mamoru Oshii et sorti à partir de 1983. Le système va rapidement se développer.

Ce nouveau marché est fondamental.

Pourquoi ? Parce qu’un anime n’a plus nécessairement besoin de séduire plusieurs millions de téléspectateurs.

Une production peut viser quelques dizaines ou centaines de milliers de passionnés prêts à acheter ou louer les cassettes. Cela permet de prendre davantage de risques.

La science-fiction, le fantastique, le cyberpunk, les récits militaires, l’horreur ou les histoires beaucoup plus adultes trouvent ainsi un espace d’expression.

Des productions comme Megazone 23, Bubblegum Crisis, Gunbuster, Patlabor ou Legend of the Galactic Heroes illustrent cette extraordinaire diversité du marché vidéo.

L’OAV devient même une sorte de laboratoire.

Certains projets peuvent y tester des concepts impossibles à imposer immédiatement à la télévision. D’autres deviennent ensuite suffisamment populaires pour connaître une existence plus large.

C’est une transformation capitale : l’animation japonaise commence à fonctionner comme une industrie capable de cibler des communautés spécifiques plutôt qu’un public unique.

L’animation japonaise découvre qu’elle peut être adulte

Cette évolution ne signifie pas que les anime deviennent soudainement « adultes ».

Le terme serait trompeur.

Les années 1980 produisent toujours énormément de programmes pour enfants. Mais elles démontrent surtout que l’animation peut être autre chose.

La nuance est importante.

Un film comme Nausicaä de la Vallée du Vent peut être vu par des enfants tout en abordant la guerre, la destruction de l’environnement, la responsabilité humaine et la difficulté de distinguer clairement les bons des méchants.

Dans Le Tombeau des lucioles, Isao Takahata raconte la survie de deux enfants pendant la Seconde Guerre mondiale. Le film n’utilise pas l’animation pour rendre la guerre plus acceptable : il s’en sert au contraire pour produire une œuvre d’une violence émotionnelle considérable.

Et Akira, en 1988, plonge le spectateur dans une vision cauchemardesque d’une Neo-Tokyo reconstruite après une catastrophe.

Ces œuvres n’ont rien d’un simple prolongement du dessin animé pour enfants.

Elles démontrent quelque chose qui paraît aujourd’hui évident mais qui ne l’était pas forcément à l’époque : l’animation n’est pas un genre. C’est une forme de cinéma.

Miyazaki, Takahata et la naissance de Ghibli

Il est impossible de parler des années 1980 sans évoquer Hayao Miyazaki et Isao Takahata.

En 1984 sort Nausicaä de la Vallée du Vent. Le film est réalisé par Miyazaki et adapté de son propre manga.

Son univers est immédiatement remarquable : un monde ravagé par une catastrophe écologique, dans lequel l’humanité survit à proximité d’une forêt toxique et d’insectes géants.

Mais le plus important n’est pas seulement son univers.

Nausicaä refuse une vision simpliste du conflit. Les personnages ne sont pas répartis proprement entre héros vertueux et méchants caricaturaux. Les motivations politiques, militaires et environnementales se croisent.

Le succès et l’importance du film permettent notamment à Miyazaki, Takahata et Toshio Suzuki de franchir une étape supplémentaire.

En 1985, le Studio Ghibli est créé.

Le studio deviendra l’une des institutions majeures du cinéma d’animation mondial.

Puis viennent Le Château dans le ciel en 1986, Le Tombeau des lucioles et Mon voisin Totoro en 1988, puis Kiki la petite sorcière en 1989.

Cette succession est exceptionnelle.

Et elle contribue à changer durablement l’image de l’animation japonaise.

Le jeune spectateur peut regarder un film Ghibli pour l’aventure ou les personnages. L’adulte peut y trouver une réflexion sur la guerre, la nature, la famille, la mort, le progrès ou la solitude.

Il n’y a pas besoin de choisir.

1988 : Akira fait exploser les frontières

S’il fallait retenir une seule œuvre pour symboliser la rupture internationale des années 1980, Akira serait probablement la candidate idéale.

Réalisé par Katsuhiro Ōtomo et sorti au Japon en 1988, le film impressionne immédiatement par son niveau de détail, son animation et son univers futuriste. Sa production aurait coûté environ 1,1 milliard de yens, un budget considérable pour l’époque.

Mais Akira ne devient pas immédiatement un immense succès commercial au Japon.

C’est justement l’un des paradoxes de son histoire.

Son véritable impact va progressivement se mesurer à l’étranger.

Le film contribue à faire comprendre à une partie du public occidental que l’animation japonaise peut proposer autre chose que des séries pour enfants diffusées à la télévision.

Neo-Tokyo, les motos, les explosions, le cyberpunk, la violence, les mutations physiques et les expérimentations scientifiques vont marquer durablement la culture populaire internationale.

Le Japon ne découvre pas l’animation adulte avec Akira. Mais une partie de l’Occident découvre avec lui que l’animation japonaise peut être ambitieuse, sombre, spectaculaire et profondément dérangeante.

Le British Film Institute considère d’ailleurs Akira comme l’un des grands jalons de l’ouverture internationale de l’anime dans les années 1980.

Et derrière Akira, tout un cinéma expérimental

Réduire la décennie à Akira serait pourtant une nouvelle erreur.

Les années 1980 voient apparaître une quantité impressionnante de productions qui explorent des territoires très différents.

Angel’s Egg de Mamoru Oshii, sorti en 1985, est pratiquement à l’opposé d’un anime commercial classique. Son récit volontairement mystérieux, son rythme contemplatif et son symbolisme en font une œuvre difficile d’accès, mais emblématique de cette liberté créative.

The Wings of Honneamise, produit par Gainax en 1987, imagine quant à lui une civilisation fictive engagée dans une course à l’espace.

Robot Carnival propose en 1987 une succession de courts métrages réalisés par différents créateurs autour du thème des robots.

Et les OAV permettent à toute une génération de jeunes animateurs et réalisateurs de travailler sur des projets qui auraient eu beaucoup plus de difficultés à trouver leur place dans le système télévisuel.

Cette période est donc aussi celle de l’expérimentation.

Une décennie où l’on pouvait parler de tout

Ce qui frappe lorsqu’on regarde la production japonaise de cette époque, c’est sa diversité.

Il y a les robots avec Mobile Suit Gundam et ses héritiers.

Il y a la science-fiction.

Le cyberpunk.

La fantasy.

La romance.

La comédie.

Le sport.

L’horreur.

Le polar.

Les récits historiques.

Les aventures spatiales.

Et même des œuvres extrêmement difficiles à classer.

La décennie voit aussi le développement de séries qui s’adressent spécifiquement aux adolescentes et aux jeunes femmes, tandis que la culture otaku se structure progressivement autour des magazines spécialisés, des conventions, des produits dérivés et du marché vidéo.

L’anime devient donc progressivement un écosystème.

Ce n’est plus seulement un programme que l’on regarde à la télévision à une heure donnée.

On peut acheter le manga.

Acheter la cassette.

Acheter la figurine.

Lire un magazine.

Écouter la bande originale.

Aller voir le film.

Collectionner les produits dérivés.

Discuter avec d’autres passionnés.

La culture anime moderne est en train de naître.

La France va connaître sa propre révolution

Cette histoire prend une dimension particulière en France.

Une génération entière découvre l’animation japonaise à la télévision à travers des programmes comme Goldorak, puis Albator, Candy, Cobra, Les Chevaliers du Zodiaque, Dragon Ball ou Ken le Survivant.

La diffusion française ne reproduit évidemment pas exactement le paysage japonais. Certaines œuvres sont remontées, censurées ou programmées dans des émissions destinées aux enfants alors que leur contenu original s’adresse parfois à un public beaucoup plus large.

Mais le résultat est spectaculaire.

Une génération française grandit avec des personnages japonais qui deviennent aussi familiers que les héros américains.

Et cette génération va ensuite alimenter les premiers véritables publics français de mangas et d’animation japonaise.

Autrement dit, la popularité actuelle de l’anime en France ne tombe pas du ciel avec Naruto, One Piece ou Demon Slayer.

Elle possède une histoire beaucoup plus ancienne.

Même Hollywood finira par reprendre ces codes

L’influence des années 1980 ne s’arrête évidemment pas aux frontières du Japon.

Akira est devenu une référence majeure pour de nombreux créateurs occidentaux. Les frères Duffer ont notamment cité le film parmi les influences de Stranger Things.

Et cette influence dépasse largement les simples clins d’œil.

Ville futuriste, adolescence confrontée à des phénomènes extraordinaires, expérimentation scientifique, pouvoirs psychiques, corps transformés, atmosphère anxiogène : autant d’éléments qui ont circulé entre le cinéma, les jeux vidéo, les comics et l’animation.

L’influence japonaise est parfois directe.

Elle est parfois indirecte.

Et parfois, elle est devenue tellement intégrée à la culture populaire mondiale qu’il est difficile de déterminer précisément où elle commence.

Une génération de créateurs va grandir avec ces œuvres

Le véritable héritage des années 1980 se mesure surtout plusieurs décennies plus tard.

Les enfants qui regardaient alors Gundam, Dragon Ball, Saint Seiya, Nausicaä ou Akira sont devenus animateurs, réalisateurs, dessinateurs, scénaristes, designers ou producteurs.

Leurs références ne disparaissent pas.

Elles se transforment.

Le dynamisme des combats de Dragon Ball se retrouve sous des formes différentes dans d’innombrables shōnen.

Le cyberpunk d’Akira continue d’alimenter la science-fiction.

L’imaginaire de Miyazaki a profondément marqué le cinéma d’animation.

Les OAV ont démontré qu’il existait un public pour des projets de niche.

Et le modèle économique développé à cette époque — télévision, manga, cinéma, vidéo et produits dérivés — annonce en partie celui qui permettra aux grandes franchises contemporaines de devenir des machines culturelles mondiales.

Les années 1980 n’étaient pas parfaites

Il faut toutefois éviter de transformer cette décennie en âge d’or romantique.

L’industrie japonaise reste une industrie difficile, où les conditions de travail sont souvent précaires et où les contraintes économiques pèsent lourdement sur les productions.

L’explosion des investissements dans certaines productions ambitieuses ne garantit pas leur rentabilité.

Plusieurs projets prestigieux connaissent ainsi des résultats commerciaux décevants.

Akira lui-même constitue un cas particulièrement révélateur : son influence internationale sera immense, mais son parcours économique japonais ne correspond pas à l’image du blockbuster triomphant que l’on pourrait imaginer aujourd’hui.

La fin de la décennie annonce d’ailleurs un changement de climat.

La bulle économique japonaise éclate au début des années 1990 et le modèle qui avait permis à certaines productions ambitieuses de bénéficier de moyens considérables devient plus difficile à maintenir.

Mais quelque chose a déjà changé.

Le public a changé.

Les créateurs ont changé.

Et surtout, la perception de l’animation japonaise a changé.

La véritable révolution des années 1980

C’est finalement cela qu’il faut retenir.

Les années 1980 n’ont pas inventé l’anime. Le Japon produisait de l’animation depuis bien avant.

Elles n’ont pas non plus été les seules à produire de grandes œuvres.

Mais elles constituent un moment où plusieurs évolutions se rencontrent : explosion du marché vidéo, apparition des OAV, retour en force du cinéma d’animation, développement d’un public adulte, montée de la culture otaku, succès du manga et multiplication des passerelles entre cinéma, télévision, vidéo et produits dérivés.

Et cette combinaison va produire quelque chose de nouveau.

Une industrie capable de proposer simultanément Dragon Ball et Angel’s Egg. Saint Seiya et Akira. Ken le Survivant et Le Tombeau des lucioles. Cobra et Nausicaä.

C’est probablement là que se trouve la véritable singularité de cette décennie.

L’animation japonaise des années 1980 n’a pas seulement donné naissance à des œuvres cultes. Elle a contribué à faire disparaître l’idée selon laquelle l’animation serait un genre réservé aux enfants.

Aujourd’hui, regarder un anime peut sembler parfaitement banal. Une série japonaise peut être un blockbuster mondial, un drame intime, une œuvre expérimentale ou une production destinée à un public très spécialisé.

Cette liberté paraît naturelle.

Elle ne l’était pas forcément.

Et une grande partie de cette liberté a été conquise dans les années 1980.

Blind Test – Dessins animés des Années 80
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