Apprendre le japonais ne consiste pas seulement à mémoriser des kanji ou à apprendre une nouvelle façon de prononcer les mots. Pour un francophone, l’une des principales difficultés vient de la grammaire elle-même. L’ordre des mots, les particules, les formes verbales ou encore les niveaux de politesse fonctionnent selon une logique très différente de celle du français.
Pourtant, cette grammaire n’est pas nécessairement plus compliquée. Elle demande surtout de changer ses habitudes et de ne plus chercher systématiquement un équivalent français à chaque construction japonaise.
Un verbe généralement placé à la fin
La première différence saute rapidement aux yeux.
En français, on dit :
Je mange une pomme.
En japonais :
私はりんごを食べます。
Watashi wa ringo o tabemasu.
On peut littéralement comprendre la phrase comme :
Moi + pomme + mange.
Le japonais suit généralement une structure Sujet-Objet-Verbe (SOV), alors que le français utilise principalement une structure Sujet-Verbe-Objet.
Le verbe se retrouve donc à la fin de la proposition. Pour un débutant francophone, cette habitude demande un certain temps d’adaptation, notamment lorsqu’une phrase devient longue.
Le japonais permet cependant de supprimer très facilement le sujet lorsqu’il est évident dans le contexte. Une phrase japonaise peut donc être beaucoup plus courte que sa traduction française.
Les particules donnent leur rôle aux mots
Autre particularité essentielle : les particules.
Ces petits éléments placés après les mots permettent notamment d’indiquer leur fonction dans la phrase.
Dans :
私は学生です。
Watashi wa gakusei desu.
la particule は (wa) indique le thème de la phrase.
Dans :
私が学生です。
Watashi ga gakusei desu.
が (ga) met davantage l’accent sur le sujet ou son identification.
La distinction entre wa et ga est l’une des grandes difficultés du japonais. Elle ne se résume d’ailleurs pas simplement à « thème contre sujet » : le contexte, l’information déjà connue et ce que le locuteur souhaite mettre en avant jouent également un rôle.
On retrouve d’autres particules très fréquentes :
- を (o) pour marquer notamment le complément d’objet direct ;
- に (ni) pour indiquer entre autres une destination, un moment ou un destinataire ;
- で (de) pour indiquer notamment le lieu où se déroule une action ;
- の (no) pour exprimer une relation de possession ou d’appartenance ;
- と (to) pour relier certains éléments ou introduire une citation.
Ces petites particules peuvent sembler insignifiantes, mais elles sont essentielles pour comprendre la structure d’une phrase japonaise.
Des verbes construits par étapes
Les verbes japonais présentent une autre particularité importante : ils permettent d’ajouter différentes informations à partir d’une même base.
Prenons le verbe :
食べる (taberu) — manger
On peut notamment rencontrer :
食べます (tabemasu) — manger, forme polie
食べない (tabenai) — ne pas manger
食べた (tabeta) — avoir mangé / manger, forme passée
食べている (tabete iru) — être en train de manger
Cette logique peut donner l’impression que les verbes japonais sont particulièrement compliqués. En réalité, une grande partie du système repose sur des transformations relativement régulières.
C’est l’une des caractéristiques de ce que les linguistes appellent une langue agglutinante : différentes informations grammaticales peuvent être ajoutées à une forme verbale.
Il faut cependant éviter de considérer chaque terminaison comme ayant toujours une traduction française unique. Par exemple, -te iru peut exprimer une action en cours, mais également un état résultant.
Ainsi :
知っている (shitte iru)
ne signifie pas « être en train de savoir », mais plutôt « savoir » ou « connaître ».
C’est précisément ce genre de différence qui oblige les francophones à raisonner davantage en japonais plutôt qu’à traduire mot à mot.
Le japonais ne fonctionne pas avec les mêmes temps que le français
Le système verbal japonais ne correspond pas exactement à celui du français.
La forme passée en -ta est très courante :
食べた (tabeta)
J’ai mangé / j’ai mangé auparavant.
Mais le japonais ne possède pas une correspondance simple entre ses formes verbales et les temps français.
La distinction entre ce qui est accompli, ce qui est en cours, ce qui constitue un état ou ce qui est envisagé dépend notamment de la forme utilisée et du contexte.
C’est pourquoi apprendre une liste de « traductions » des conjugaisons ne suffit pas. Il faut progressivement comprendre dans quelles situations les Japonais utilisent réellement chaque construction.
La politesse est intégrée à la langue
Le japonais possède également un système de politesse particulièrement développé.
Le débutant rencontre rapidement deux formes très courantes :
食べる (taberu)
食べます (tabemasu)
La seconde est la forme polie couramment utilisée dans de nombreuses situations.
Mais le système va beaucoup plus loin. Le japonais distingue notamment le teineigo, le langage poli, ainsi que le sonkeigo, qui permet de montrer du respect envers une personne, et le kenjōgo, qui sert notamment à exprimer l’humilité en parlant de soi ou de son propre groupe.
Dans une conversation quotidienne entre amis, on ne parlera pas nécessairement de la même manière que face à un client, un supérieur hiérarchique ou une personne que l’on connaît peu.
Cette adaptation du langage au contexte social est appelée keigo.
Elle constitue une difficulté importante pour les étrangers, car il ne suffit pas de connaître le vocabulaire : il faut également savoir quelle forme employer, avec quelle personne et dans quelle situation.
Les kanji ne sont pas seulement des « dessins »
L’écriture ajoute une autre dimension à l’apprentissage du japonais.
Le japonais moderne utilise trois systèmes principaux :
- les kanji, caractères d’origine chinoise ;
- les hiragana, utilisés notamment pour de nombreux éléments grammaticaux et les mots japonais ;
- les katakana, très utilisés pour les mots d’origine étrangère, certains noms et diverses fonctions particulières.
Les kanji représentent une difficulté particulière parce qu’un même caractère peut posséder plusieurs lectures.
Prenons 水 :
水 (mizu) — eau
Mais ce même caractère apparaît également dans :
水道 (suidō) — réseau d’eau / canalisation
Le caractère reste identique, mais sa lecture change selon le mot dans lequel il apparaît.
Pour autant, les kanji ne sont pas uniquement un obstacle. Une fois maîtrisés, ils permettent également de distinguer rapidement des mots qui seraient difficiles à différencier lorsqu’ils sont uniquement écrits en hiragana.
Ils donnent donc énormément d’informations au lecteur.
Pourquoi le japonais peut-il sembler si difficile aux Français ?
Une grande partie de la difficulté vient finalement de nos habitudes linguistiques.
Un francophone apprend généralement à construire ses phrases autour du sujet, du verbe et du complément. Il conjugue les verbes selon la personne et utilise notamment les articles pour déterminer le genre et le nombre.
Le japonais fonctionne autrement.
Le sujet peut disparaître lorsqu’il est évident. Le verbe arrive généralement à la fin. Les particules indiquent les relations grammaticales. Les niveaux de langage dépendent du contexte. Et certaines informations que le français exprime directement peuvent rester implicites.
Il faut donc progressivement abandonner l’idée selon laquelle chaque phrase japonaise devrait pouvoir être traduite mot à mot.
Une langue différente plutôt qu’une langue « plus compliquée »
C’est probablement le point le plus important pour les débutants.
Le japonais possède évidemment des difficultés qui lui sont propres : les kanji, les particules, les niveaux de politesse ou certaines constructions verbales peuvent demander beaucoup de pratique.
Mais le français possède lui aussi ses propres pièges : le genre grammatical, les accords, les nombreuses irrégularités verbales, la prononciation de certaines lettres ou encore les différentes façons de conjuguer selon le temps et le mode.
La difficulté dépend donc énormément de la langue que l’on connaît déjà.
Pour un francophone, la meilleure approche consiste à accepter progressivement une autre logique grammaticale plutôt que de chercher constamment à faire correspondre chaque élément japonais à une règle française.
Apprendre le japonais, c’est finalement apprendre à organiser les informations autrement.
Et c’est peut-être ce qui rend cette langue aussi fascinante : derrière des structures qui peuvent sembler déroutantes au début se trouve un système cohérent, qui devient progressivement beaucoup plus intuitif à mesure que l’on cesse de le comparer au français.
Une grammaire qui se découvre avec la pratique
Les premières étapes peuvent donner l’impression de devoir mémoriser une multitude de règles : wa, ga, o, ni, les différentes formes verbales, la politesse, les kanji…
Mais ces éléments prennent progressivement leur sens lorsqu’on les rencontre dans de véritables phrases.
C’est pourquoi regarder des films et des séries japonaises, lire des mangas, écouter de la musique japonaise ou simplement observer la manière dont les Japonais s’expriment peut compléter efficacement l’apprentissage théorique.
La grammaire japonaise ne devient pas forcément simple du jour au lendemain. En revanche, elle devient de moins en moins étrangère.
Et c’est souvent à ce moment-là que l’apprentissage commence réellement à devenir passionnant.



