À Matsuyama, dans la préfecture d’Ehime, le Dōgo Onsen Honkan a connu une situation assez rare dans le patrimoine japonais : pendant près de six ans, un monument historique a été restauré en continu alors qu’il restait un véritable bain public.
Le chantier a commencé le 15 janvier 2019. Il s’est achevé le 20 décembre 2024. Entre les deux dates, le bâtiment n’a pas été vidé de ses visiteurs pendant cinq ans et demi. Certaines parties ont continué à accueillir les baigneurs tandis que d’autres étaient démontées, étudiées, restaurées puis remontées. Le 11 juillet 2024, l’ensemble du Honkan avait déjà rouvert au public, y compris les salles de repos.
Cette restauration est intéressante parce qu’elle ne cherche pas à remettre Dōgo Onsen dans un état imaginaire correspondant à une époque précise. Il s’agit plutôt de conserver un bâtiment qui a lui-même évolué depuis sa grande reconstruction de 1894, de renforcer ce qui doit l’être et de continuer à lui permettre de remplir sa fonction première : accueillir des personnes venues prendre un bain.
C’est cette coexistence entre patrimoine et usage quotidien qui fait toute la singularité du Dōgo Onsen Honkan.
Un onsen dont l’histoire dépasse largement le bâtiment actuel
Dōgo Onsen est présenté comme l’un des plus anciens, voire comme le plus ancien onsen du Japon. Les autorités de Matsuyama parlent d’une histoire d’environ 3 000 ans, en s’appuyant notamment sur des découvertes archéologiques indiquant une fréquentation ancienne du site. Il faut cependant distinguer cette très longue histoire de celle du bâtiment que l’on visite aujourd’hui : le Honkan actuel est principalement l’héritier des grands travaux réalisés à la fin du XIXe siècle.
Dōgo apparaît également dans les récits anciens et dans les traditions liées aux souverains et aux personnages historiques de l’époque d’Asuka. Le Nihon Shoki rapporte notamment la venue de l’empereur Jomei à l’« Iyo no Yu » en 639 et celle de l’impératrice Saimei en 661. La tradition locale fait également remonter à 596 la visite du prince Shōtoku, récit transmis par des sources anciennes aujourd’hui perdues dans leur forme originale.
La mythologie associe également les eaux de Dōgo à Ōkuninushi et Sukunahikona. Dans cette histoire, Sukunahikona, affaibli après son voyage, retrouve ses forces grâce aux eaux chaudes. Les deux divinités sont encore présentes dans l’imaginaire du lieu et notamment autour du yugama, le grand réservoir traditionnel de l’établissement.
Il serait toutefois trompeur de présenter ces récits comme une preuve que le bâtiment actuel aurait traversé trois millénaires. L’histoire du site et celle du Honkan sont deux choses différentes.
Le bâtiment que l’on connaît aujourd’hui est une création de l’ère Meiji
Le tournant décisif intervient à la fin du XIXe siècle.
En 1890, Isaniwa Yukiya devient le premier maire de Dōgo Yunomachi et entreprend de reconstruire un établissement thermal alors vieillissant. Le projet suscite des oppositions importantes : certains habitants considèrent notamment les dépenses engagées comme excessives. Isaniwa maintient pourtant son ambition et le nouveau Dōgo Onsen Honkan est achevé en 1894.
Le résultat n’a rien d’un simple établissement de bains.
Le bâtiment principal est une construction en bois de trois niveaux, organisée en plusieurs volumes reliés entre eux. Sa silhouette est dominée par le Shinrōkaku, une tourelle coiffant le bâtiment principal. Ses vitres rouges et son tambour, le Tokidaiko, sont devenus l’un des symboles de Dōgo. Le tambour marque encore traditionnellement certaines heures de la journée.
L’architecture mêle plusieurs formes traditionnelles. Les toitures aux lignes courbes, les éléments en bois et les différents pavillons donnent au Honkan cette apparence immédiatement reconnaissable qui a contribué à son statut de monument.
Mais le bâtiment que l’on voit aujourd’hui n’est pas exactement celui de 1894. Il a connu plusieurs transformations et agrandissements au cours du XXe siècle.
Cette histoire des modifications est justement importante pour comprendre le chantier récent.
Restaurer ne signifie pas effacer les transformations
En décembre 1994, le Dōgo Onsen Honkan devient le premier établissement de bains publics du Japon à être désigné comme bien culturel d’importance nationale, dans la catégorie des biens culturels importants.
À partir de ce moment, chaque intervention sur le bâtiment doit tenir compte de sa valeur patrimoniale.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut supprimer toutes les modifications réalisées après Meiji.
L’exemple des bains est particulièrement révélateur. Le bain de Kami-no-Yu était à l’origine construit en bois. En 1935, sa structure de bain a été transformée en béton armé. Lors de cette modification, certains éléments de l’ancienne construction en bois ont même été réemployés ailleurs dans le bâtiment, notamment dans les espaces de circulation et de vestiaires. Les travaux récents ont permis de retrouver des inscriptions anciennes sur certains de ces éléments.
Le patrimoine du Honkan est donc stratifié.
Il ne correspond pas à une photographie figée de 1894. Il raconte aussi les interventions de l’ère Shōwa, les réparations de l’après-guerre et les adaptations nécessaires à un bâtiment qui n’a jamais cessé d’être utilisé.
C’est précisément ce qui rend sa restauration plus complexe qu’une simple reconstruction à l’identique.
Un chantier exceptionnel : restaurer sans fermer complètement
La grande particularité du chantier commencé en 2019 est d’avoir été réalisé alors que le Honkan continuait à fonctionner.
Le site officiel de Dōgo Onsen présente cette opération comme une première au Japon pour un bain public classé : restaurer un tel bâtiment tout en maintenant son activité.
Il a fallu organiser le chantier par phases.
Certaines parties du bâtiment étaient fermées tandis que d’autres continuaient à recevoir les baigneurs. Les interventions se déplaçaient progressivement dans l’édifice. Une imposante structure provisoire a notamment été installée au-dessus du bâtiment afin de le protéger pendant les travaux de toiture et les différentes phases de restauration.
Cette organisation explique aussi pourquoi les images du chantier ont longtemps montré un Honkan presque entièrement dissimulé derrière une immense couverture.
L’objectif n’était pas simplement de rénover l’apparence extérieure. Il fallait pouvoir examiner la structure, les murs, les toitures, les réseaux et les différents éléments décoratifs, puis décider pour chacun s’il devait être conservé, réparé, remplacé ou renforcé.
Le séisme au cœur des préoccupations
Le Japon impose naturellement une attention particulière à la résistance des bâtiments aux séismes.
Le Honkan étant une construction ancienne en bois, les travaux ont donc intégré plusieurs interventions destinées à améliorer sa résistance sans bouleverser son apparence.
Dans les bains, des murs en béton armé ont notamment été installés afin d’améliorer la résistance aux séismes. Pour le Kami-no-Yu masculin, ces renforts ont été placés à l’intérieur des murs existants. Dans une autre partie du bâtiment, des murs en béton armé ont également été ajoutés à l’extérieur. Des ancrages ont été réalisés au niveau des fondations afin de mieux relier le bâtiment au sol.
Ce sont des interventions beaucoup moins visibles pour le visiteur que la restauration d’une façade, mais elles constituent l’une des parties essentielles du chantier.
Le principe est finalement assez simple : renforcer le bâtiment là où c’est nécessaire sans donner au visiteur l’impression d’entrer dans une construction contemporaine.
Les toitures : conserver les matériaux et les savoir-faire
Les toitures ont représenté une autre partie majeure du chantier.
Le Honkan utilise notamment des tuiles traditionnelles et des éléments en cuivre. Les artisans n’ont pas simplement remplacé tout ce qui était ancien par des matériaux neufs.
Les travaux ont commencé par des opérations de démontage, d’étude et de tri. Les tuiles récupérables ont été conservées et remises en place après inspection. Les parties nécessitant une intervention ont été restaurées ou remplacées selon les caractéristiques historiques du bâtiment.
Le cas du Yūshinden, le pavillon construit en 1899 pour les visites impériales, est encore plus révélateur.
À l’origine, sa grande toiture était réalisée en hiwadabuki, une technique traditionnelle utilisant des plaques d’écorce de cyprès japonais. Une partie de cette toiture avait ensuite été remplacée par du cuivre en 1969 pour des raisons notamment liées à la prévention des incendies.
Pendant le chantier récent, les parties en cuivre ont été renouvelées tandis que les éléments historiques en écorce encore conservés ont fait l’objet d’une restauration ciblée.
Ce type d’intervention rappelle une règle essentielle de la restauration patrimoniale japonaise : ancien ne signifie pas automatiquement que chaque élément doit être conservé dans son état actuel. Il faut comprendre pourquoi il est là, quand il a été installé et quelle valeur historique il représente.
Le Yūshinden, un patrimoine à part dans le Honkan
Le Yūshinden constitue l’une des parties les plus singulières du complexe.
Construit en 1899, il servait de bain destiné aux membres de la famille impériale. Son architecture est particulièrement raffinée, avec une structure en bois de trois niveaux, du bois de tsuga de grande qualité et des décors utilisant notamment des feuilles d’or et d’argent.
Son histoire explique aussi pourquoi sa restauration ne pouvait pas être traitée comme celle d’un simple espace sanitaire.
Les cloisons, les décors, les portes, les ferrures et les différents éléments intérieurs ont été examinés avec une attention particulière. Certains travaux ont fait appel à des artisans spécialisés, notamment pour les éléments décoratifs et les shōji.
Le chantier a ainsi permis de restaurer des détails qui peuvent sembler secondaires au visiteur mais qui sont essentiels à l’authenticité de l’ensemble.
Dans un monument de ce type, une poignée de porte ou une technique de pose du papier peuvent avoir autant d’importance patrimoniale qu’un élément spectaculaire de la façade.
Une rénovation qui devait aussi moderniser les équipements
Préserver le bâtiment ne signifie pas renoncer aux exigences contemporaines.
Les équipements techniques ont donc également été modernisés. L’éclairage de certaines parties est désormais assuré par des LED et différents équipements ont été renouvelés ou ajoutés afin d’améliorer le confort des usagers. Les installations sanitaires et les réseaux ont eux aussi été repris au cours du chantier. Les canalisations de drainage, par exemple, ont fait l’objet d’importantes interventions sous le bâtiment.
L’objectif est particulièrement délicat dans un bain public.
Il faut pouvoir répondre aux exigences actuelles en matière de sécurité, d’hygiène et de confort sans transformer les espaces historiques en équipements standardisés.
Le résultat est volontairement discret.
Le visiteur vient toujours avant tout pour se baigner. Il ne doit pas avoir l’impression de visiter un chantier d’architecture ou une reconstitution historique.
Juillet 2024 : le retour à pleine capacité
Après environ cinq ans et demi de travaux, une étape symbolique est franchie le 11 juillet 2024.
Le Honkan rouvre alors l’intégralité de ses espaces au public, notamment les salles de repos des deuxième et troisième niveaux. La réouverture intervient environ six mois avant le calendrier initialement prévu.
Les visiteurs peuvent à nouveau profiter des différentes formules du bâtiment, des espaces de repos et de certains lieux qui étaient auparavant inaccessibles.
Cette date ne marque toutefois pas la fin administrative du chantier : les opérations de conservation et de réparation se poursuivent jusqu’au 20 décembre 2024.
La distinction est importante. Le bâtiment pouvait retrouver son fonctionnement normal tout en faisant encore l’objet des dernières interventions techniques.
Le Honkan est donc aujourd’hui revenu à son rôle habituel : un bain public historique toujours utilisé comme un bain public.
Dōgo, entre littérature et culture populaire
Impossible de parler du quartier thermal sans évoquer Natsume Sōseki.
L’écrivain séjourne à Matsuyama en 1895, peu après la reconstruction du Honkan. Il fréquente Dōgo Onsen et son expérience nourrit plus tard Botchan, publié en 1906.
Le lien entre le bâtiment et le roman est aujourd’hui particulièrement visible. Une pièce du troisième étage du Honkan porte ainsi le nom de Botchan-no-ma. Sōseki aurait utilisé cet espace lors de ses passages à Dōgo.
Le fameux Botchan Ressha participe lui aussi à cette mémoire littéraire. Il ne s’agit pas du train original décrit par Sōseki, mais d’une réplique contemporaine inspirée des anciennes locomotives à vapeur qui circulaient à Matsuyama à l’époque Meiji.
Le quartier thermal est ainsi devenu un espace où patrimoine architectural et mémoire littéraire se répondent.
Un monument qui n’a jamais cessé d’être vivant
C’est finalement ce qui distingue Dōgo Onsen de nombreux bâtiments historiques transformés en musées.
Le Honkan n’a pas été restauré pour être regardé derrière une vitre.
On y vient toujours prendre un bain.
Cette fonction explique une grande partie des choix effectués pendant le chantier. Il fallait conserver les éléments historiques, renforcer la structure, reprendre les réseaux, restaurer les décors et améliorer certains équipements, tout en maintenant autant que possible l’activité quotidienne.
Le résultat n’est donc ni une capsule temporelle, ni une reconstruction entièrement moderne.
C’est un bâtiment ancien qui continue à vivre.
Son histoire est d’ailleurs faite de transformations successives. La grande reconstruction de 1894 elle-même était déjà une modernisation ambitieuse. Les interventions de 1935 ont modifié certaines parties des bains. Les travaux de 1969 ont transformé certaines couvertures du Yūshinden. Le chantier de 2019-2024 constitue une nouvelle étape dans cette longue succession.
Préserver Dōgo Onsen ne consiste donc pas à empêcher le temps de passer.
Il s’agit plutôt de faire en sorte que le temps puisse continuer à passer sans faire disparaître le bâtiment.
C’est probablement la meilleure manière de comprendre la restauration du Dōgo Onsen Honkan : non pas comme une tentative de conserver éternellement un décor de l’ère Meiji, mais comme la volonté de transmettre un édifice qui a toujours été utilisé, transformé et entretenu.
Plus de 130 ans après sa grande reconstruction, le Honkan continue ainsi à remplir la fonction pour laquelle il a été conçu.
Et c’est peut-être la forme de conservation la plus exigeante : faire en sorte qu’un monument reste suffisamment ancien pour raconter son histoire, mais suffisamment vivant pour continuer à en écrire une nouvelle.


