Il y a des sports qui se regardent, et d’autres qui se vivent en famille, thé chaud à la main, deux jours durant. L’ekiden appartient à la seconde catégorie. Chaque début janvier, pendant que la France digère ses restes de réveillon, le Japon s’arrête devant une course à pied de plus de 200 kilomètres — et près de la moitié du pays la regarde jusqu’au bout.
Un mot né d’un poème et d’un journal
Le terme ekiden (駅伝) apparaît en 1917 sous la plume de Toki Zenmaro, poète et responsable des affaires sociales du quotidien Yomiuri Shinbun. Le néologisme assemble deux kanjis, celui de la « gare » et celui de « transmettre », en écho à l’ancien système de relais postaux de l’époque d’Edo, où messages et marchandises circulaient de station en station. Le tout premier ekiden relie alors Kyoto à Tokyo sur 508 kilomètres, parcourus en trois jours, pour célébrer l’anniversaire du transfert de la capitale impériale. Parrainée par le journal, l’épreuve marque durablement la mémoire collective avant de devenir un pilier du sport japonais.
Cette tradition de relais hivernaux s’ancre depuis dans l’identité du pays : chaque janvier, des coureurs affrontent le froid en portant sur l’épaule le même tasuki, cette écharpe-témoin transmise de relayeur en relayeur. L’ekiden incarne une fusion entre défi physique et devoir collectif, deux valeurs chères à la société japonaise — un symbole de persévérance individuelle mise au service du groupe.
Le Hakone Ekiden : la course qui arrête un pays
Tous les 2 et 3 janvier, les écrans du pays se braquent sur le Hakone Ekiden. L’épreuve phare oppose une vingtaine d’universités — dix équipes qualifiées d’office grâce à leur classement de l’année précédente, dix autres issues des qualifications d’octobre — dans un aller-retour entre Tokyo et Hakone, soit environ 217 kilomètres découpés en dix relais d’une vingtaine de kilomètres chacun. Le parcours longe la baie de Tokyo, traverse Yokohama, suit la côte de Shōnan, avant de s’élever vers les montagnes sous les yeux des spectateurs massés le long de la route.
La cinquième étape du premier jour, surnommée « l’ascension », concentre toute l’attention : les coureurs y gravissent la route nationale 1 vers Hakone, passant par des points emblématiques comme le Fujiya Hotel ou le torii du sanctuaire d’Hakone. Le lendemain, la descente vers Odawara offre un spectacle tout aussi intense, entre portions vertigineuses et vent glacé. Le long du tracé, les supporters aux couleurs de leur université scandent leurs encouragements jusqu’à l’arrivée près du lac Ashi.
Une audience record et un rituel culturel partagé
Depuis des décennies, le Hakone Ekiden s’impose comme le rendez-vous sportif incontournable du Nouvel An. La retransmission, qui s’étend sur plus de sept heures chaque jour, a déjà réuni jusqu’à près de 65 millions de téléspectateurs cumulés sur les deux journées — soit près de la moitié de la population japonaise. Les familles se rassemblent devant l’écran, transformant la course en rituel social autant qu’en compétition.
Les universités y voient aussi un formidable outil de prestige. L’alternance entre legs montagneux et descentes techniques teste autant l’endurance que la stratégie des équipes. Chaque année, les étudiants rêvent de laisser leur nom dans l’histoire de l’épreuve, tandis que les anciens coureurs deviennent des figures locales durablement associées à leur alma mater. Le relais tisse ainsi un lien entre générations, où passé et avenir se croisent sur les routes enneigées.
Au-delà de Tokyo : des ekiden pour tous les niveaux
Si le Hakone Ekiden domine les projecteurs, d’autres relais animent le calendrier japonais. Le Tama-ko Ekiden, par exemple, propose deux formats autour du lac Tama, au printemps, à l’occasion de l’équinoxe de mars : une course masculine en quatre relais totalisant 28,968 kilomètres, et une épreuve ouverte à tous de 9,628 kilomètres dans le parc de Sayama Koen. Moins médiatisées que le Hakone Ekiden, ces compétitions rassemblent des coureurs de tous âges et de tous horizons.
Contrairement aux marathons classiques, les ekiden se distinguent par leur dimension collective : aucune distance standard n’existe, mais chaque participant couvre au minimum un semi-marathon. Cette diversité de formats en fait un défi accessible à des publics très différents, où l’esprit de groupe transforme chaque course en expérience presque initiatique. Les spectateurs, eux, profitent d’un spectacle gratuit et convivial, mêlant l’adrénaline des coureurs à la chaleur des retrouvailles entre amis.
Un héritage qui dépasse le sport
L’ekiden puise ses racines dans une époque révolue, mais son essence résiste au temps. C’est une épreuve d’athlétisme restée largement méconnue hors des frontières japonaises — exclue des Jeux olympiques et des championnats du monde — et pourtant, son influence culturelle transcende largement le cadre sportif. Il reflète des valeurs japonaises comme le gambaru (persévérer) ou l’exigence du meilleur de soi, portées par des coureurs dont les performances deviennent parfois légendaires.
Pour les Japonais, l’ekiden du Nouvel An est bien plus qu’une simple course : c’est un moment où se rencontrent mémoire collective, ambition personnelle et célébration partagée. Entre les cris des supporters et le souffle des coureurs, le pays retient son souffle pendant deux jours, avant de souffler ensemble pour accueillir l’année qui commence.


