Le retour d’un héros national
Le 25 janvier 2017, le monde du sumo a vécu un moment historique avec la promotion de Kisenosato Yutaka au rang de yokozuna, le plus haut grade de cette discipline traditionnelle japonaise. Cet événement dépassait largement le cadre sportif : pour la première fois depuis 1998, un lutteur japonais accédait au sommet de la hiérarchie du sumo.
Après près de vingt ans de domination étrangère, principalement mongole, cette consécration a été accueillie comme un véritable symbole de fierté nationale. Dans un Japon attaché à ses traditions, le retour d’un yokozuna japonais représentait bien davantage qu’une victoire sportive.
Une ascension construite dans la patience
Né le 3 juillet 1986 à Ushiku, dans la préfecture d’Ibaraki, Kisenosato rejoint très jeune une écurie de sumo et se consacre entièrement à cette discipline exigeante.
Pendant de nombreuses années, il accumule les bonnes performances sans parvenir à décrocher le titre suprême. Sa régularité impressionne les observateurs, mais il doit faire face à une concurrence particulièrement relevée, notamment celle des grands champions mongols qui dominent alors le sumo professionnel.
En janvier 2017, lors du tournoi de Tokyo, Kisenosato réalise enfin l’exploit que tout le Japon attendait. Il remporte sa première Coupe de l’Empereur et bat notamment le légendaire yokozuna mongol Hakuhō, considéré comme l’un des plus grands sumotoris de l’histoire.
Quelques jours plus tard, sa promotion officielle au rang de yokozuna est annoncée.
Le rang suprême du sumo
Dans le sumo, le titre de yokozuna possède une dimension particulière. Contrairement aux autres grades, il ne peut pas être perdu en raison de mauvais résultats. Le lutteur le conserve jusqu’à sa retraite.
Mais cette distinction s’accompagne d’une responsabilité immense. Un yokozuna n’est pas seulement un champion ; il est aussi un représentant des traditions et des valeurs du sumo.
Son comportement, sa dignité et son exemplarité sont observés avec autant d’attention que ses performances sur le dohyo, l’aire de combat.
Une discipline en quête de renouveau
L’arrivée de Kisenosato au sommet intervient à un moment important pour le sumo.
Au cours des années 2000, ce sport a traversé plusieurs crises. Des affaires de matchs truqués, de violences internes, de consommation de stupéfiants ou encore de liens avec la criminalité organisée ont sérieusement terni son image.
Parallèlement, le recrutement de jeunes lutteurs japonais s’est progressivement affaibli. De nombreux adolescents préfèrent désormais se tourner vers des sports comme le football, le base-ball, le tennis ou le rugby, qui offrent davantage de visibilité internationale et des perspectives financières plus attractives.
Dans ce contexte, l’émergence d’un nouveau yokozuna japonais apparaît comme une occasion de redorer l’image d’une discipline parfois perçue comme vieillissante.
Les Mongols, sauveurs du sumo moderne
Le retour d’un champion japonais ne doit toutefois pas faire oublier le rôle essentiel joué par les lutteurs étrangers, et en particulier mongols.
Des champions tels qu’Asashōryū, Harumafuji, Kakuryū ou surtout Hakuhō ont dominé le sumo pendant près de deux décennies. Leur talent exceptionnel a permis de maintenir l’intérêt du public à une période où le sport traversait une crise de confiance.
Au fil des années, ces lutteurs se sont profondément intégrés à la société japonaise, apprenant la langue, respectant les traditions et devenant des figures appréciées du public.
La promotion de Kisenosato n’efface donc pas leur héritage, mais marque plutôt le retour d’un équilibre entre champions japonais et étrangers.
Une vie de sacrifices
Le parcours de Kisenosato rappelle également la dureté de la formation des sumotoris.
Dès leur entrée dans une écurie, les apprentis vivent sous une discipline stricte. Ils se lèvent avant l’aube pour s’entraîner, suivent un régime alimentaire destiné à développer leur masse corporelle et accomplissent de nombreuses tâches domestiques au service des lutteurs plus anciens.
Cette existence exigeante explique en partie la diminution du nombre de vocations. Les jeunes Japonais disposent aujourd’hui d’un choix beaucoup plus large de carrières sportives et sont moins enclins à accepter les contraintes du mode de vie traditionnel des écuries.
Un symbole pour le Japon contemporain
Lorsque plusieurs dizaines de milliers de personnes se rassemblent au sanctuaire Meiji pour célébrer sa promotion, ce n’est pas seulement un athlète qu’elles applaudissent.
Kisenosato incarne le retour d’un héros japonais dans une discipline considérée comme un patrimoine national. Son succès résonne dans un pays parfois inquiet de son déclin démographique, économique ou géopolitique.
À travers lui, beaucoup de Japonais retrouvent un symbole d’excellence et de persévérance ancré dans leur histoire.
Une carrière écourtée par les blessures
Malheureusement, le règne de Kisenosato comme yokozuna est rapidement perturbé par de graves blessures. Malgré plusieurs tentatives de retour à la compétition, il ne parvient jamais à retrouver son meilleur niveau.
En janvier 2019, il annonce officiellement sa retraite sportive, mettant fin à une carrière admirée pour sa ténacité et sa fidélité aux valeurs du sumo.
Un héritage durable
Même si son passage au rang de yokozuna fut relativement bref, Kisenosato demeure une figure majeure de l’histoire récente du sumo. Son accession au titre suprême a marqué la fin d’une longue attente pour les amateurs japonais et a contribué à raviver l’intérêt du public pour ce sport millénaire.
Plus qu’un simple champion, il restera comme l’homme qui a rendu au Japon son premier yokozuna depuis près de vingt ans, rappelant à tout un pays que les traditions les plus anciennes peuvent encore produire de nouveaux héros.



