Il suffit d’entrer dans un grand magasin de musique à Tokyo pour comprendre que le Japon n’a pas tout à fait accepté la disparition du disque. Dans les rayons, les CD occupent encore une place considérable. Les pochettes sont exposées comme des objets de collection, les éditions limitées s’empilent, les bonus attirent les fans et certains albums existent en suffisamment de versions différentes pour transformer une simple sortie musicale en véritable opération commerciale.
Pourtant, une idée reçue mérite désormais d’être corrigée : le Japon n’est plus un pays réfractaire au streaming.
Spotify y est disponible depuis plusieurs années. Deezer y a même lancé son service dès 2017. Et surtout, les chiffres récents montrent que le streaming est devenu une composante majeure du marché japonais. Au premier semestre 2026, il représentait déjà 46 % du chiffre d’affaires du marché japonais de la musique enregistrée, selon la Recording Industry Association of Japan (RIAJ).
Mais le paradoxe demeure.
Alors que le streaming domine désormais la consommation musicale dans une grande partie du monde, le Japon continue de produire et de vendre des quantités considérables de CD. En 2025, les ventes estimées de CD ont représenté 168,6 milliards de yens, tandis que les revenus du streaming par abonnement et financé par la publicité ont atteint près de 157,0 milliards de yens. Le marché physique n’a donc pas disparu : il continue de peser suffisamment lourd pour faire du Japon le plus grand marché mondial du support physique.
Le véritable sujet n’est donc plus de savoir pourquoi les Japonais « refusent » le streaming.
C’est de comprendre pourquoi ils continuent à acheter des CD alors qu’ils peuvent écouter pratiquement toute la musique qu’ils veulent sur leur téléphone.
Le Japon n’est plus le pays du « tout CD »
Les chiffres racontent une histoire beaucoup plus nuancée que celle d’un Japon figé dans les années 1990.
En 2022, la RIAJ recensait encore près de 67 millions d’albums CD et 33,9 millions de singles CD produits au Japon. Deux ans plus tard, les volumes avaient évolué, avec environ 62,5 millions d’albums et 41,7 millions de singles. En 2025, la production totale d’enregistrements audio physiques atteignait encore 106,5 millions d’unités, toutes catégories audio confondues.
Ces chiffres sont spectaculaires comparés à ceux de nombreux marchés occidentaux.
Mais ils ne doivent pas être interprétés comme la preuve que les Japonais n’écoutent pas de musique en streaming.
C’est même l’inverse.
Le streaming progresse rapidement. En 2025, la RIAJ estimait les revenus du streaming par abonnement à 137,7 milliards de yens, auxquels s’ajoutaient environ 20,2 milliards de yens provenant du streaming financé par la publicité. Au total, les différentes formes de streaming représentaient près de 1 580 milliards de yens ? Non : environ 158 milliards de yens, soit une somme désormais comparable aux ventes de CD.
Et au premier semestre 2026, le mouvement s’est encore accéléré.
Sur les 1 965 milliards de yens ? Là encore, attention à l’unité : la RIAJ annonce 196,5 milliards de yens de revenus estimés pour l’ensemble du marché sur les six premiers mois de 2026. Le streaming en représentait 90,9 milliards, soit 46 % du marché.
Le Japon n’est donc plus en retard sur le streaming au sens où il aurait refusé la technologie.
Il est simplement différent dans la manière dont il fait cohabiter accès numérique et possession physique.
Spotify est bien au Japon
C’est l’une des erreurs les plus fréquentes lorsqu’on décrit le marché japonais.
Non, Spotify n’est pas absent du Japon. Le service y est officiellement disponible et propose ses applications et ses abonnements aux utilisateurs japonais.
Deezer non plus n’est pas absent. La plateforme française a lancé son offre japonaise en décembre 2017, en mettant notamment en avant la qualité audio HiFi et des partenariats avec des fabricants japonais de matériel audio comme Onkyo, Pioneer et Yamaha.
Le Japon dispose également de services locaux et régionaux, comme AWA ou LINE MUSIC.
La question n’est donc pas : « Pourquoi les plateformes occidentales ne sont-elles pas présentes ? »
La question est plutôt : pourquoi leur présence n’a-t-elle pas entraîné la disparition du CD ?
Et c’est là que le modèle japonais devient particulièrement intéressant.
Le CD japonais n’est pas seulement un support musical
En Occident, acheter un CD signifie généralement acheter un album.
Au Japon, cela peut vouloir dire beaucoup plus.
Le disque peut être accompagné d’un livret particulièrement travaillé, de photographies, de cartes, de posters, de bonus, de versions alternatives ou d’éléments liés à une campagne promotionnelle. Dans certains cas, le CD devient même un ticket d’entrée dans l’univers d’un artiste.
C’est particulièrement visible dans la musique idol.
Le cas des groupes comme AKB48 a longtemps illustré jusqu’à la caricature cette logique. Acheter un disque pouvait permettre d’obtenir un avantage supplémentaire : participation à un événement, rencontre avec un membre du groupe, photographie, bonus ou possibilité de participer à certains mécanismes liés au fan-club.
Le disque n’est alors plus uniquement un moyen d’écouter de la musique.
Il devient un produit dérivé de la relation entre l’artiste et son public.
C’est une différence fondamentale avec le modèle du streaming.
Spotify vend principalement un accès.
Le CD japonais peut vendre un objet, une expérience et une appartenance.
Cette logique explique aussi pourquoi certains consommateurs peuvent parfaitement posséder un abonnement Spotify ou Apple Music tout en continuant à acheter des CD.
Les deux usages ne sont pas nécessairement concurrents.
Le streaming sert à écouter.
Le CD sert à posséder.
Le fameux « syndrome des Galápagos »
C’est ici que revient une expression souvent utilisée pour parler de l’industrie japonaise : le « syndrome des Galápagos ».
L’expression désigne un marché qui évolue selon ses propres règles et finit par développer des caractéristiques très différentes de celles du reste du monde.
Appliquée à la musique japonaise, l’idée fonctionne assez bien, mais elle ne doit pas devenir une explication magique.
Le Japon n’est pas resté à l’écart d’Internet.
Les smartphones sont omniprésents. Les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans la découverte des artistes. YouTube est devenu une plateforme essentielle. Les jeunes Japonais écoutent du streaming.
Simplement, le pays a conservé un écosystème économique capable de faire vivre le support physique beaucoup plus longtemps qu’ailleurs.
Et cet écosystème est particulièrement puissant dans la musique populaire.
La musique japonaise n’est pas uniquement vendue comme de la musique.
Elle est intégrée à une économie beaucoup plus large associant idols, anime, jeux vidéo, télévision, concerts, produits dérivés et événements pour les fans.
Le CD s’insère parfaitement dans cette logique.
Quand acheter dix CD a davantage de sens qu’en acheter un seul
Le système de fan japonais permet également de comprendre un phénomène qui paraît incompréhensible vu d’Europe.
Pourquoi acheter plusieurs exemplaires du même disque ?
Parce que les exemplaires ne sont pas toujours parfaitement identiques.
Une même sortie peut exister avec différentes pochettes, différents bonus ou différents avantages. L’acheteur ne paie donc pas uniquement pour la musique enregistrée.
Il achète une possibilité supplémentaire de participer à l’univers de son artiste préféré.
Le phénomène a été particulièrement visible dans le monde des idols et des groupes de jeunes chanteurs, mais il dépasse largement ce secteur.
Le Japon possède ainsi une culture du « push », ou oshi, qui transforme la relation entre un artiste et son public en véritable économie de fans.
Le CD est l’un des objets physiques de cette économie.
Il est donc beaucoup trop simpliste d’opposer « Japon traditionnel » et « Occident numérique ».
Le vrai contraste se situe plutôt entre deux conceptions de la valeur musicale.
Dans le modèle dominant du streaming, la valeur réside principalement dans l’accès à un catalogue.
Dans une partie du marché japonais, elle réside encore dans la relation avec l’artiste et dans l’objet qui matérialise cette relation.
Un marché qui reste exceptionnellement domestique
Une autre caractéristique du Japon renforce cette situation : l’immense poids de la production locale.
Pendant longtemps, le marché japonais a pu fonctionner de manière relativement autonome. Les artistes japonais disposent d’un immense marché intérieur, capable de générer des revenus considérables sans qu’ils aient besoin de conquérir l’Europe ou les États-Unis.
Cela change progressivement.
YOASOBI, Fujii Kaze, Ado ou d’autres artistes japonais ont désormais des audiences internationales importantes. L’anime a également ouvert une porte gigantesque vers les marchés étrangers.
La musique japonaise exporte davantage.
Mais le marché domestique reste suffisamment puissant pour permettre aux maisons de disques et aux artistes de continuer à exploiter des modèles commerciaux spécifiquement japonais.
C’est l’une des grandes différences avec des pays de taille plus réduite, dont les artistes doivent souvent viser immédiatement l’international.
Pourquoi les CD restent-ils aussi chers ?
Le prix joue également un rôle.
Au Japon, le prix des CD a longtemps été soutenu par le système de prix de revente imposé, le saihan seido. Il permet aux producteurs de fixer le prix de vente au détail des œuvres protégées par le droit d’auteur, dont les enregistrements musicaux. L’objectif historique du dispositif est notamment de garantir une distribution nationale stable des œuvres culturelles.
Cela signifie qu’un CD japonais ne fonctionne pas tout à fait comme un produit électronique soumis à une guerre permanente des prix.
En 2025, le prix moyen d’un nouvel album était d’environ 2 538 yens, selon les données rapportées par la RIAJ concernant le système de revente.
C’est relativement cher pour un produit dont le contenu peut être obtenu presque instantanément en streaming.
Mais justement : le consommateur n’achète pas uniquement le contenu audio.
Il achète l’édition.
Tower Records : le magasin qui aurait dû disparaître
Le symbole le plus spectaculaire de cette résistance reste probablement Tower Records.
Aux États-Unis, l’enseigne historique a disparu du paysage après la fermeture de ses magasins américains. Au Japon, l’histoire est complètement différente.
Mais même ici, il faut éviter les chiffres fantaisistes souvent repris sur Internet.
En juin 2026, Tower Records Japan indiquait 55 magasins Tower Records, auxquels s’ajoutaient sept magasins « Tower Records Mini » et un magasin TOWER VINYL. L’entreprise comptait également huit cafés TOWER RECORDS CAFE et une activité TOWER RECORDS BEER.
Ce n’est donc pas une chaîne possédant 85 magasins de disques.
Mais son existence est déjà un phénomène remarquable.
Certains magasins Tower Records japonais sont devenus de véritables lieux culturels. Les rayons permettent de découvrir des artistes, les sorties sont mises en scène, les événements avec les artistes attirent les fans et les espaces physiques participent à l’expérience musicale.
Le magasin n’est plus simplement l’endroit où l’on achète un disque.
Il est devenu une partie du spectacle.
Le Japon aime encore les objets
Il serait également réducteur de présenter cette résistance comme une simple nostalgie des générations âgées.
Le phénomène concerne aussi des consommateurs plus jeunes.
Le Japon dispose d’une culture extrêmement développée de la collection : figurines, mangas, éditions limitées, jeux vidéo, cartes, Blu-ray, vinyles et CD.
Dans cette logique, le support physique possède une qualité que le streaming ne peut pas reproduire : il existe réellement.
Un album peut être exposé sur une étagère.
Une pochette peut être admirée.
Un livret peut être feuilleté.
Une édition limitée peut prendre de la valeur.
Et surtout, l’objet permet de matérialiser le soutien à un artiste.
Le streaming est invisible.
Le CD laisse une trace.
Même le vinyle revient
Ironiquement, le Japon ne résiste pas uniquement avec le CD.
Le vinyle connaît également un regain d’intérêt, comme dans de nombreux autres pays.
La RIAJ a enregistré en 2025 près de 3,4 millions de disques analogiques produits, pour une valeur d’environ 8,8 milliards de yens dans son estimation globale du marché.
Le vinyle reste évidemment très loin du CD en volume.
Mais son retour raconte quelque chose d’important : le public ne cherche pas nécessairement le support le plus pratique.
Il cherche parfois l’expérience la plus satisfaisante.
C’est précisément là que le streaming montre ses limites.
Le CD ne domine plus : il résiste
C’est probablement la nuance la plus importante à apporter à l’image traditionnelle du marché japonais.
Dire que « le CD domine toujours le Japon » devient de moins en moins exact si l’on parle de l’ensemble du marché musical.
Les chiffres de 2026 montrent que le streaming représente désormais près de la moitié du marché en valeur.
Le mouvement est clair.
En 2025, le marché japonais de la musique enregistrée a représenté environ 398,8 milliards de yens selon la nouvelle estimation globale de la RIAJ, qui inclut les entreprises membres et une estimation des acteurs non membres. Le CD pesait 168,6 milliards de yens, contre 137,7 milliards pour le streaming par abonnement et 20,2 milliards pour le streaming financé par la publicité.
Et surtout, le marché global japonais a progressé.
L’IFPI a classé le Japon comme deuxième marché mondial de la musique enregistrée en 2025, derrière les États-Unis. Le pays a même renoué avec la croissance cette année-là, avec une progression de 8,9 %. L’organisation souligne également que le Japon reste le plus grand marché mondial pour les formats physiques.
Le Japon n’est donc pas un musée du CD.
C’est un marché dans lequel deux modèles économiques coexistent.
Le paradoxe japonais
C’est finalement ce qui rend le cas japonais beaucoup plus intéressant qu’une simple histoire de résistance au progrès.
Un Japonais peut découvrir un morceau sur TikTok ou YouTube.
L’écouter ensuite sur Spotify.
L’ajouter à une playlist.
Puis acheter quelques semaines plus tard le CD de l’artiste qu’il apprécie vraiment.
Cela semble contradictoire.
Ça ne l’est pas.
Le streaming est devenu le moyen pratique de consommer de la musique.
Le CD reste, pour une partie du public, le moyen de posséder la musique.
Et cette distinction explique probablement mieux la situation japonaise que toutes les théories sur le prétendu refus du numérique.
Le Japon finira-t-il par abandonner le CD ?
Probablement pas complètement.
Le volume des CD finira évidemment par diminuer. Il serait absurde de penser que le support physique puisse indéfiniment conserver le poids qu’il avait au sommet du marché.
Mais le Japon dispose d’un avantage que beaucoup d’autres pays ont perdu : un modèle économique qui donne encore une raison d’acheter un disque.
Le streaming ne peut pas offrir une édition limitée.
Il ne peut pas remplir une étagère.
Il ne peut pas fournir un livret collector.
Il ne peut pas être signé par l’artiste.
Il ne peut pas matérialiser une collection.
Et il ne peut pas remplacer complètement la dimension émotionnelle de l’objet.
C’est probablement pour cette raison que le CD japonais est encore là en 2026.
Pas parce que les Japonais ignoreraient Spotify.
Pas parce que le Japon serait resté bloqué dans les années 1990.
Et certainement pas parce que les plateformes étrangères auraient déserté l’archipel.
Le Japon a simplement trouvé une manière de faire cohabiter deux économies musicales que l’on croyait incompatibles.
D’un côté, le streaming pour l’accès immédiat, la découverte et l’écoute quotidienne.
De l’autre, le CD pour le collectionneur, le fan et l’objet.
Le disque compact n’a donc pas gagné la bataille contre Spotify.
Mais il n’a pas non plus perdu.
Il a changé de fonction.
Et c’est peut-être précisément ce qui lui permet, au Japon plus qu’ailleurs, de continuer à exister.
Le streaming a rendu la musique accessible. Le Japon a trouvé le moyen de rendre le CD désirable.



