À Tokyo, le restaurant Nodaiwa Azabu Iikura Honten perpétue depuis l’époque d’Edo l’art délicat de l’anguille grillée. À sa tête, Kanemoto Kanejirō, représentant de la cinquième génération, incarne une cuisine où la précision du geste compte autant que la capacité à transmettre. Récompensé par le Guide Michelin en 2025 pour son rôle de mentor, il montre qu’une tradition ancienne peut aussi savoir se renouveler.
Au Japon, certaines adresses traversent les siècles sans avoir besoin de réinventer leur identité à chaque génération. Nodaiwa Azabu Iikura Honten, installé dans le quartier d’Azabu à Tokyo, appartient à cette catégorie de maisons dont le nom est étroitement associé à un produit et à un savoir-faire : l’unagi, l’anguille d’eau douce.
L’établissement revendique des origines remontant à l’époque d’Edo (1603-1868), lorsque l’anguille grillée s’impose progressivement dans la culture culinaire de la capitale shogunale. Depuis, la maison a traversé les transformations du Japon moderne tout en conservant une place de choix parmi les spécialistes de ce plat.
Son histoire est aujourd’hui indissociable de celle de Kanemoto Kanejirō, son chef-propriétaire de cinquième génération. En septembre 2025, alors âgé de 97 ans, il reçoit le prix MICHELIN du Chef Mentor pour le Guide Tokyo 2026. Cette distinction récompense moins une recette particulière que son engagement dans la formation des jeunes cuisiniers et la transmission de la culture de l’anguille.
Car chez Nodaiwa, la tradition ne se résume pas à reproduire les gestes du passé. Elle consiste aussi à comprendre pourquoi ils fonctionnent, à les perfectionner et à savoir les faire évoluer.
Le kabayaki, un art de la cuisson au millimètre
Pour comprendre la réputation de Nodaiwa, il faut commencer par le kabayaki, l’une des grandes préparations japonaises de l’anguille. Le poisson est ouvert, préparé puis grillé après avoir été enduit d’une sauce à base notamment de sauce soja et de mirin. Il est souvent servi sur un lit de riz blanc, dans un plat appelé unadon ou, lorsqu’il est présenté dans une boîte laquée, unajū.
Derrière cette apparente simplicité se cache une technique qui demande des années de pratique. La préparation de l’anguille, sa découpe, le choix du moment où elle est placée sur le feu et la maîtrise de la cuisson déterminent directement le résultat.
À Tokyo, la méthode traditionnelle du kabayaki comprend généralement une cuisson à la vapeur avant le passage au gril. Cette étape contribue à assouplir la chair et à lui donner une texture particulièrement tendre. La cuisson finale permet ensuite de développer les arômes du poisson et de la sauce.
Chez Nodaiwa, la préparation à la vapeur occupe une place importante. Le chef doit trouver le juste équilibre entre une chair fondante, une surface délicatement grillée et une sauce qui accompagne le poisson sans masquer son goût.
Ce travail repose sur l’observation. La taille de l’anguille, sa teneur en graisse et les conditions de cuisson peuvent varier. Il ne suffit donc pas de reproduire mécaniquement une durée ou une température : l’expérience permet d’adapter les gestes à chaque pièce.
Le résultat recherché n’est pas une anguille uniformément croustillante, mais une chair souple et moelleuse, relevée par les notes grillées et la profondeur de l’assaisonnement.
C’est précisément ce qui distingue une cuisine artisanale d’une préparation standardisée. Le savoir-faire ne se trouve pas dans un seul geste spectaculaire, mais dans l’enchaînement de décisions souvent imperceptibles pour le client.
Shirayaki : quand l’anguille se passe de sauce
Le kabayaki n’est pas la seule façon de découvrir l’anguille chez Nodaiwa. L’établissement propose également le shirayaki, une préparation dans laquelle le poisson est grillé sans être nappé de sauce.
Cette version permet d’apprécier plus directement la saveur de la chair et ses nuances naturelles. Elle met aussi en évidence la qualité du produit et la précision de la cuisson : sans sauce pour arrondir les saveurs ou apporter une touche sucrée, le moindre défaut devient plus perceptible.
Chez Nodaiwa, l’anguille destinée au shirayaki est elle aussi passée à la vapeur avant d’être grillée. Cette méthode, caractéristique de la tradition culinaire de Tokyo, contribue à la texture tendre recherchée par la maison.
Les deux préparations offrent ainsi des expériences différentes. Le kabayaki joue sur l’accord entre le poisson, le feu et la sauce ; le shirayaki laisse davantage de place aux qualités intrinsèques de l’anguille.
Kanemoto Kanejirō a même exploré des associations plus inattendues. Le Guide Michelin souligne notamment son idée de servir le shirayaki avec du caviar et du vin blanc frais. Un mariage surprenant au premier abord, qui témoigne de sa volonté d’élargir les possibilités de dégustation sans renoncer à la technique traditionnelle.
La leçon est intéressante : respecter une cuisine ancienne ne signifie pas interdire toute nouveauté. Cela suppose plutôt de savoir ce que l’on peut modifier sans perdre l’équilibre du plat.
Une sauce qui évolue avec le temps
Dans un restaurant spécialisé dans le kabayaki, la sauce est bien plus qu’un simple assaisonnement. Elle participe pleinement à l’identité de la maison.
Celle de Nodaiwa repose notamment sur la sauce soja et le mirin, un alcool de riz doux couramment utilisé dans la cuisine japonaise. Leur association apporte un équilibre entre salinité, douceur et arômes grillés.
Mais contrairement à ce que laisse parfois entendre le discours sur les recettes ancestrales, une tradition culinaire ne reste pas nécessairement identique pendant plusieurs siècles.
Le Guide Michelin précise que les proportions de sauce soja et de mirin utilisées chez Nodaiwa ont évolué au fil des générations, en fonction des goûts des clients. L’identité de la sauce s’est ainsi construite dans la continuité, mais aussi dans l’adaptation.
Cette évolution illustre une réalité essentielle de la gastronomie japonaise : les recettes transmises au sein d’une maison sont rarement des formules immuables. Elles constituent plutôt un ensemble de repères que les cuisiniers ajustent en fonction des produits, des techniques et des attentes de leur époque.
Dans le cas du kabayaki, l’assaisonnement doit rester suffisamment présent pour accompagner le poisson, sans en effacer la saveur. Le passage répété au gril développe les arômes et permet à la sauce de se mêler à la surface de la chair.
La maîtrise de cet équilibre repose sur une expérience accumulée au fil des services. Elle ne peut pas être résumée à une liste d’ingrédients ni à une recette reproduite à l’identique.
Une maison d’Edo qui a su regarder vers l’avenir
La longévité de Nodaiwa ne s’explique pas uniquement par sa fidélité aux techniques traditionnelles. Kanemoto Kanejirō a également cherché à adapter son activité aux changements de la société japonaise.
L’un des exemples les plus parlants remonte au milieu des années 1970. Souhaitant rendre les produits de la maison accessibles à davantage de clients, il développe des préparations d’anguille conditionnées en sachets stérilisés de type retort.
Cette technologie permet de conserver des aliments dans des emballages hermétiques ayant subi un traitement thermique adapté. Elle est aujourd’hui courante dans l’industrie alimentaire japonaise, mais son utilisation pour proposer de l’anguille préparée par un restaurant traditionnel constituait alors une initiative novatrice.
L’idée était simple : permettre aux clients de retrouver les saveurs de Nodaiwa au-delà de la salle du restaurant. Le savoir-faire ne devait pas nécessairement rester attaché à un lieu unique ni à un service consommé immédiatement après la cuisson.
Cette démarche révèle une autre facette de Kanemoto. Le chef ne se considère pas uniquement comme le dépositaire d’une technique, mais aussi comme le responsable d’une entreprise qui doit trouver les moyens de durer.
Cette capacité à conjuguer exigence artisanale et sens pratique fait partie intégrante de son héritage. Elle rappelle que la survie d’une maison ancienne dépend autant de sa cuisine que de sa capacité à répondre aux besoins d’une nouvelle clientèle.
Le prix MICHELIN du Chef Mentor : une reconnaissance de la transmission
Le 25 septembre 2025, le Guide Michelin annonce que Kanemoto Kanejirō recevra le prix MICHELIN du Chef Mentor dans le cadre de sa sélection Tokyo 2026.
À 97 ans, il continue alors à participer au travail en cuisine et à guider les jeunes générations. Le prix salue précisément cette dimension de son parcours : former des cuisiniers capables de poursuivre la tradition de Nodaiwa.
La distinction ne récompense donc pas simplement la longévité d’un restaurant ni le prestige d’un nom familial. Elle met en avant la transmission des connaissances, l’accompagnement des apprentis et la contribution à l’avenir de la profession.
Kanemoto a hérité de deux enseignements complémentaires. Son père lui a transmis la rigueur du métier : choisir les produits avec soin, travailler avec précision et ne pas céder aux raccourcis. Sa mère lui a appris à rester humble et à ne jamais considérer la réputation familiale comme un acquis définitif.
Cette double exigence — la discipline de l’artisan et la souplesse du commerçant — structure sa vision du métier.
Il insiste notamment sur l’importance de former les cuisiniers dès leurs débuts, afin qu’ils acquièrent les bons réflexes avant que de mauvaises habitudes ne s’installent. Dans une cuisine où chaque geste influence le résultat final, la transmission ne peut pas se limiter à expliquer une recette.
Il faut montrer, faire répéter, corriger et laisser le temps nécessaire à l’apprentissage.
Le Guide Michelin rapporte également que Kanemoto accorde une grande importance à l’ouverture d’esprit. Ses voyages en France et ses découvertes dans de grands restaurants lui ont permis d’observer d’autres façons de concevoir la cuisine, le service et l’atmosphère d’un établissement. Il cherche à faire découvrir ces expériences à son équipe, non pour les reproduire à l’identique, mais pour enrichir sa compréhension du métier.
Cette curiosité est révélatrice : un maître ne transmet pas uniquement ce qu’il sait déjà. Il apprend aussi à ses élèves à regarder au-delà de leur propre univers.
Une transmission familiale, mais pas seulement
Nodaiwa s’inscrit dans une histoire familiale qui se poursuit aujourd’hui à travers plusieurs générations. Kanemoto représente la cinquième génération à la tête de la maison, tandis que son fils et son petit-fils incarnent respectivement les sixième et septième générations.
Cette continuité est importante dans un métier où les connaissances se transmettent souvent au quotidien, dans la cuisine, par l’observation et la pratique.
Mais la transmission ne se limite pas aux membres de la famille. Les autres cuisiniers de l’établissement participent eux aussi à la continuité du savoir-faire. La réputation d’une maison ne peut pas reposer uniquement sur un maître, aussi expérimenté soit-il : elle doit pouvoir se prolonger dans le travail de toute une équipe.
C’est l’un des messages essentiels de Kanemoto. Un restaurant ne peut durer que s’il forme les personnes qui assureront son avenir.
Cette philosophie prend un relief particulier dans la gastronomie japonaise traditionnelle, où les longues années d’apprentissage sont souvent considérées comme indispensables à la maîtrise d’une spécialité. La préparation de l’anguille exige notamment une grande précision dans la découpe, le maniement des brochettes et le contrôle de la cuisson.
Les gestes peuvent être expliqués, mais leur maîtrise demande du temps. Il faut apprendre à reconnaître les réactions du produit, à ajuster son travail et à comprendre ce que le résultat doit être.
Le rôle du mentor consiste donc à transmettre bien davantage qu’une méthode : il aide les apprentis à développer leur regard, leur patience et leur jugement.
De Tokyo à Paris, faire connaître la culture de l’anguille
La réputation de Nodaiwa a également dépassé les frontières japonaises. La maison a développé une présence à Paris, contribuant à faire découvrir la cuisine traditionnelle de l’anguille à un public international.
Cette ouverture prolonge une démarche déjà visible dans les innovations de Kanemoto : faire connaître le produit et son savoir-faire sans les enfermer dans un cadre strictement local.
L’anguille japonaise reste toutefois une spécialité dont les techniques de préparation peuvent surprendre les visiteurs qui la découvrent pour la première fois. Entre le shirayaki, le kabayaki et les différentes façons de servir le poisson avec du riz, elle offre un éventail de saveurs plus large que ne le laisse supposer son apparente simplicité.
La présence à l’étranger permet de présenter ces différences, mais aussi de transmettre une certaine conception du repas japonais : l’attention portée à la saison, à la texture, à la cuisson et à l’équilibre entre les éléments.
Il convient cependant de ne pas confondre cette diffusion internationale avec une garantie d’authenticité automatique. La continuité d’un savoir-faire dépend toujours des équipes, de leur formation et des conditions dans lesquelles les produits sont travaillés.
L’enjeu est précisément de conserver les connaissances nécessaires pour que la tradition puisse être pratiquée ailleurs sans se réduire à une simple imitation.
Nodaiwa, une leçon de gastronomie japonaise
L’histoire de Nodaiwa Azabu Iikura Honten raconte bien plus que la réussite d’un restaurant spécialisé dans l’anguille. Elle montre comment une maison ancienne peut rester fidèle à son identité tout en acceptant les évolutions de son époque.
Le kabayaki demeure au centre de cette histoire, avec sa cuisson à la vapeur, son passage au gril et sa sauce soigneusement équilibrée. Mais autour de ce plat s’est construit un ensemble de pratiques : le choix des produits, l’apprentissage des gestes, l’accueil des clients et la formation des générations suivantes.
La distinction accordée à Kanemoto Kanejirō par le Guide Michelin en 2025 souligne cette dimension humaine. Une tradition ne survit pas simplement parce qu’elle est ancienne ou parce qu’une recette est jalousement conservée. Elle dure lorsque des personnes prennent le temps de l’apprendre, de la pratiquer et de la transmettre.
À Nodaiwa, le véritable héritage ne se trouve donc pas uniquement dans le goût d’une anguille grillée. Il réside aussi dans les gestes qui permettent de la préparer, dans la curiosité qui fait évoluer la cuisine et dans la volonté de former ceux qui prendront la relève.
C’est peut-être là le secret le plus intéressant de cette maison d’Edo : comprendre que préserver une tradition ne consiste pas à empêcher le temps de passer, mais à donner aux générations futures les moyens de continuer à la faire vivre.



