Avant d’être imprimée, une planche de manga est un objet fabriqué à la main : une grande feuille de papier épais, de l’encre de Chine, et des feuilles adhésives de motifs qu’on découpe au cutter. Ce matériel, peu visible en dehors du Japon, a pourtant façonné l’esthétique de la bande dessinée japonaise.
Le papier manga : un format et des repères pour l’éditeur
Les planches originales destinées aux éditeurs se dessinent traditionnellement sur du papier au format B4 (le B4 japonais, légèrement différent du B4 international), vendu en blocs. Ces feuilles portent, en marge, des repères imprimés : cadre de la page, zones de coupe pour l’impression, graduations qui aident à construire les cases et à respecter les proportions.
Le papier se distingue aussi par son épaisseur, indiquée en « kg » : le 110 kg, plus fin, et le 135 kg, le plus courant, qui équivaut à environ 157 g/m². Les gammes vont des papiers teintés ivoire d’entrée de gamme aux papiers de type Kent, très blancs. Un grammage suffisant évite que l’encre ne traverse lors des passages appuyés de la plume ou des marqueurs à alcool, et les grands aplats noirs, les « placards », exigent un support résistant pour éviter le gondolage. Parmi les marques les plus répandues figure Deleter. Ce papier professionnel reste assez difficile à trouver hors du Japon : les boutiques européennes n’en stockent que quelques références.
Les trames : l’ombre et la texture en feuilles
Les trames (screentones) sont des feuilles transparentes adhésives, imprimées d’un motif : points de densité variable pour les gris, dégradés, textures, décors, lignes de vitesse, éclairs dramatiques. Le mangaka découpe la zone voulue, la colle sur la planche et la lisse, un geste souvent résumé par « coller, superposer, gratter ». Elles permettent de rendre des ombres et des textures complexes sans alourdir le travail d’encrage à la main. Leur usage s’est répandu dans les ateliers japonais dès le milieu du XXᵉ siècle.
Parmi les marques de référence, on cite notamment IC et Deleter. La marque IC est née en 1971 et est aujourd’hui exploitée par la société G-Too : elle a fêté ses 55 ans le 18 octobre 2026, et a été célébrée cet été à Harajuku par une exposition de vingt créateurs travaillant avec ses trames. Preuve qu’à l’ère du numérique, le geste analogique garde ses adeptes.
Le washi, cousin lointain : l’exemple d’Awagami
Le papier manga industriel n’est pas du washi, le papier japonais traditionnel, mais les deux mondes partagent une même exigence sur la qualité de la matière. La fabrique Awagami, à Yamakawa dans la préfecture de Tokushima, illustre cet artisanat : l’entreprise de la famille Fujimori revendique plus de trois siècles de fabrication de papier (sept à huit générations selon le décompte). Elle fabrique des papiers à partir de fibres naturelles comme le kōzo (mûrier à papier), le bambou, le mitsumata, le gampi ou le chanvre, destinés surtout aux beaux-arts, à l’impression jet d’encre et à la conservation, et non au manga. Yoichi Fujimori a reçu en 2022 l’ordre du Trésor sacré, rayons d’argent, distinction qui salue le savoir-faire de la famille.
La qualité du washi dépend étroitement de la pureté de l’eau, ce qui explique que les ateliers s’installent traditionnellement dans des vallées éloignées des villes et de la pollution industrielle, au pied de reliefs d’où descendent des eaux de source.
S’équiper hors du Japon
Pour les dessinateurs étrangers, trouver ce matériel demeure un parcours du combattant : les trames, en particulier, sont l’un des articles les plus difficiles à dénicher en dehors de l’archipel. Quelques boutiques en ligne spécialisées en importent des références en quantités limitées, et le B4 reste le format de référence pour toute planche destinée à un éditeur. Cette rareté renforce l’attrait du matériel d’origine, importé directement du Japon.
Un savoir-faire qui survit au numérique
À l’heure des logiciels de dessin, qui reproduisent aussi les trames, le papier B4 et les feuilles adhésives continuent d’être fabriqués et utilisés. La profondeur et la présence d’une planche tramée à la main, que ni l’impression ni l’écran ne reproduisent tout à fait, expliquent peut-être cette fidélité : derrière l’esthétique du manga, il y a des papetiers et des imprimeurs de précision qui, depuis un demi-siècle, fournissent ses outils aux dessinateurs.



