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À l’époque d’Edo, les carnets de voyage racontaient déjà le Japon en images

À l’époque d’Edo, les carnets de voyage racontaient déjà le Japon en images

Bien avant les guides touristiques, les applications de voyage et Google Maps, les Japonais pouvaient déjà acheter des ouvrages pour savoir où aller, quoi regarder et quelles curiosités découvrir.

À l’époque d’Edo (1603-1868), le développement des routes, l’essor de l’édition commerciale et l’augmentation des déplacements font apparaître une véritable culture du voyage. On publie des descriptions de villes, des itinéraires illustrés, des cartes routières, des recueils consacrés aux lieux célèbres et, à la fin de la période, d’impressionnants ouvrages qui mélangent texte, histoire locale et images.

Ces livres ne sont pas exactement les « carnets de voyage » que suggère leur appellation moderne. Certains sont des récits personnels, d’autres des guides, d’autres encore des cartes ou de véritables encyclopédies urbaines. Mais tous témoignent d’une même transformation : le territoire japonais devient progressivement quelque chose que l’on peut lire, regarder et parcourir sur le papier.

Et dans ce domaine, l’époque d’Edo a quelques siècles d’avance sur notre manière de voyager.

Quand voyager devient un loisir

La paix instaurée par le shogunat Tokugawa change profondément les conditions de circulation dans l’archipel.

Le Japon d’Edo reste une société très contrôlée, et les déplacements ne sont évidemment pas libres au sens contemporain du terme. Mais l’absence de guerres civiles prolongées permet aux routes, aux relais et aux infrastructures de transport de se développer. Les cinq grandes routes nationales, notamment le Tōkaidō et le Nakasendō, structurent les déplacements entre les principales villes.

Le système du sankin-kōtai, qui impose aux daimyō d’alterner leur résidence entre leur domaine et Edo, contribue lui aussi à maintenir d’importants flux de personnes sur les routes. Les seigneurs et leurs cortèges se déplacent avec leurs serviteurs, leurs fonctionnaires et leurs fournisseurs.

Mais réduire l’essor du voyage aux déplacements des daimyō serait trompeur.

À partir du XVIIIᵉ siècle, les voyages deviennent également un loisir pour une partie croissante des citadins. Les pèlerinages jouent un rôle essentiel. Ise, en particulier, devient une destination extrêmement populaire. Des voyageurs profitent de ces déplacements religieux pour visiter Kyoto, Osaka ou d’autres sites situés sur leur itinéraire.

Le voyage commence alors à devenir une expérience culturelle.

On ne se déplace plus uniquement pour rejoindre une destination : on veut savoir ce que l’on va voir en chemin.

C’est précisément là que les livres entrent en scène.

Des cartes pour ceux qui prennent la route

L’un des aspects les plus fascinants de la culture du voyage à Edo est l’existence de cartes conçues spécifiquement pour accompagner le déplacement.

Dès le XVIIᵉ siècle, on trouve des cartes itinéraires représentant les grandes routes de l’archipel. Certaines ne ressemblent d’ailleurs pas beaucoup aux cartes modernes.

La Tōkaidō bunken ezu, publiée en 1690, en est un remarquable exemple. Cette carte illustrée du Tōkaidō se présente sous la forme d’un ensemble de volumes pliants. Elle représente la route reliant Edo à Kyoto et mêle informations géographiques, étapes et représentations des paysages. Le British Museum conserve notamment un volume de cette série, imprimé sur bois et conçu sous forme d’album dépliant.

D’autres ouvrages vont encore plus loin.

Une carte publiée en 1672 représente ainsi l’itinéraire entre Edo et Nagasaki. Elle montre les routes, les stations, les paysages et les lieux célèbres rencontrés pendant le trajet, avec du texte explicatif. Le document ressemble autant à une carte qu’à un récit visuel du voyage.

C’est une caractéristique essentielle de la cartographie japonaise d’Edo : une carte n’a pas nécessairement pour objectif de reproduire le territoire avec la seule rigueur géométrique que nous attendons aujourd’hui.

Elle peut aussi raconter.

Le voyageur doit pouvoir reconnaître une montagne, un temple, une rivière ou une ville. Il doit pouvoir comprendre ce qui l’attend sur la route. La représentation du paysage devient donc une information pratique.

Certaines cartes sont même suffisamment compactes pour être transportées facilement. À partir du XVIIIᵉ siècle, les cartes itinéraires de poche connaissent un véritable développement et représentent les routes et les itinéraires maritimes sous des formes adaptées au voyage.

Le Japon d’Edo développe ainsi une sorte de cartographie narrative.

Les meisho-ki, ancêtres des guides touristiques

Parallèlement aux cartes apparaissent des ouvrages consacrés aux lieux célèbres : les meisho-ki.

Le terme meisho désigne littéralement les « lieux célèbres ». Il s’inscrit dans une tradition beaucoup plus ancienne, déjà présente dans la poésie et la peinture japonaises. Mais à l’époque d’Edo, le concept change d’échelle.

Les auteurs ne se contentent plus de célébrer quelques paysages mythiques. Ils décrivent des quartiers, des temples, des sanctuaires, des routes, des boutiques, des lieux de divertissement et des curiosités locales.

Le Kyō warabe, publié à Kyoto en 1658, constitue l’un des premiers exemples importants de cette littérature. Il décrit 88 lieux célèbres de Kyoto et de ses environs, accompagnés d’informations et d’illustrations.

Quelques années plus tard, les ouvrages consacrés à Edo se multiplient.

La Bibliothèque nationale de la Diète japonaise conserve notamment l’Edo meishoki, publié en 1662, considéré comme l’un des plus anciens guides illustrés encore conservés consacrés aux lieux célèbres d’Edo. Son principe est déjà étonnamment moderne : on peut utiliser le livre pour préparer une promenade dans la ville et organiser les différents lieux que l’on souhaite découvrir.

Le lecteur n’est donc plus seulement un érudit.

Il peut être un habitant d’Edo qui veut se promener.

Ou un voyageur qui prépare son itinéraire.

Ou simplement quelqu’un qui souhaite découvrir sa propre ville depuis son fauteuil.

Les meisho-zue : quand le guide devient une encyclopédie illustrée

À la fin du XVIIIᵉ siècle apparaît une nouvelle génération d’ouvrages : les meisho-zue.

Leur principe est simple mais révolutionnaire pour l’époque : donner une place considérable à l’image.

Le texte raconte le lieu, son histoire, ses traditions, ses anecdotes, ses légendes ou ses associations littéraires. L’image permet au lecteur de le voir.

Le premier grand meisho-zue est le Miyako meisho zue, consacré à Kyoto et publié en 1780. Il est réalisé par l’auteur Akisato Ritō et illustré par Takehara Shunchōsai. L’ouvrage connaît un immense succès et sera suivi par de nombreux autres recueils consacrés à différentes régions et routes du Japon.

Le phénomène est suffisamment important pour devenir un genre éditorial.

On publie alors des ouvrages consacrés au Tōkaidō, au Kiso, à Ise ou à d’autres destinations. Certains décrivent également les produits locaux, les fêtes, les spécialités, les coutumes et les paysages.

Le guide touristique moderne n’existe pas encore.

Mais son ADN est déjà là.

Edo racontée comme une ville que l’on peut parcourir

Le sommet du genre est probablement l’Edo meisho zue.

L’ouvrage est le résultat du travail de trois générations de la famille Saitō. Le projet commence à la fin du XVIIIᵉ siècle avant d’être poursuivi puis achevé plusieurs décennies plus tard. Les illustrations sont réalisées notamment par Hasegawa Settan.

Publié en plusieurs volumes entre 1834 et 1836, l’ouvrage décrit minutieusement Edo et ses environs. Il ne s’agit pas simplement d’un catalogue de monuments.

On y trouve des temples et des sanctuaires, bien sûr.

Mais aussi des rues, des commerces, des fêtes, des paysages, des quartiers, des activités quotidiennes et des scènes de la vie urbaine.

L’ouvrage constitue aujourd’hui une source exceptionnelle pour comprendre l’apparence d’Edo et la manière dont ses habitants vivaient.

La perspective adoptée par les illustrateurs est particulièrement intéressante.

Les scènes sont fréquemment représentées depuis un point de vue élevé, comme si le lecteur observait la ville depuis les airs. Cela permet de montrer simultanément les bâtiments, les rues et les personnes qui les fréquentent.

Ce n’est pas une photographie.

C’est mieux que cela pour l’historien : une représentation construite d’un espace vivant.

Une carte n’est jamais seulement une carte

Cette manière de représenter les villes révèle une conception japonaise du territoire très différente de notre cartographie contemporaine.

Un plan moderne cherche généralement à répondre à une question : où est cet endroit ?

Les ouvrages d’Edo cherchent aussi à répondre à d’autres questions :

À quoi ressemble-t-il ?

Que s’y passe-t-il ?

Pourquoi est-il célèbre ?

Qu’est-ce qu’on peut y voir ?

Quelle histoire lui est associée ?

Cette association du texte et de l’image explique le succès des meisho-zue.

La National Diet Library souligne d’ailleurs que les guides d’Edo consacrés aux lieux célèbres, aux boutiques et aux produits renommés étaient utilisés aussi bien par les visiteurs que par les habitants de la ville. Ils pouvaient même être rapportés comme souvenirs.

Le livre devient donc à la fois guide, souvenir et objet culturel.

Une fonction que l’on retrouve encore aujourd’hui dans certains guides de voyage japonais.

Des écrivains qui voyagent, mais aussi des artistes qui observent

Le titre de « cartographe-écrivain » doit cependant être utilisé avec prudence.

Tous les auteurs de récits de voyage ne sont pas des cartographes, et tous les cartographes ne sont pas écrivains.

Ce qui caractérise surtout l’époque d’Edo est la collaboration entre plusieurs métiers : auteurs, illustrateurs, graveurs, imprimeurs et éditeurs.

Le système de l’édition sur bois permet précisément cette coopération.

Un auteur fournit le texte. Un artiste réalise les dessins. Un graveur transforme les compositions en blocs de bois. L’imprimeur produit les exemplaires. Et le hanmoto, terme désignant l’acteur éditorial et commercial, organise et finance une partie de cette chaîne avant de participer à la distribution et à la vente.

Le hanmoto n’est donc pas une sorte de sceau destiné à lutter contre la contrefaçon, comme on le lit parfois.

C’est un acteur économique majeur du système éditorial d’Edo.

Cette organisation explique en partie comment des ouvrages complexes et abondamment illustrés peuvent être produits en plusieurs volumes et diffusés à grande échelle.

La gravure sur bois change tout

L’impression xylographique joue ici un rôle fondamental.

Une fois les blocs gravés, un même ouvrage peut être reproduit en de nombreux exemplaires. L’image n’est donc plus réservée à un manuscrit unique ou à une œuvre réalisée pour un lecteur fortuné.

Elle devient reproductible.

C’est cette possibilité qui permet aux cartes et aux guides illustrés de circuler dans la société urbaine.

Le lecteur d’Edo peut ainsi acheter un ouvrage consacré à une route, à une ville ou à une région sans appartenir à l’élite politique.

Cette culture imprimée accompagne l’essor d’une société urbaine particulièrement dynamique.

Et elle contribue à transformer la manière dont les Japonais regardent leur propre pays.

Inō Tadataka : quand mesurer le territoire devient une obsession

À côté de cette cartographie destinée au voyage et au grand public existe une autre évolution, beaucoup plus scientifique.

Son personnage le plus célèbre est Inō Tadataka.

Né en 1745, Inō commence véritablement ses travaux de cartographie à un âge où beaucoup de ses contemporains auraient déjà quitté la vie active. Il entreprend de mesurer le territoire japonais et parcourt l’archipel pendant de nombreuses années.

Entre 1800 et 1816, Inō et son équipe réalisent dix campagnes de relevés.

Ils utilisent notamment les mesures de distances, les directions données par la boussole et les observations astronomiques. Le shogunat finit par soutenir financièrement le projet, qui devient une entreprise d’importance nationale.

Le résultat est spectaculaire.

Les cartes définitives, présentées au shogunat en 1821, comprennent notamment 214 cartes à grande échelle, auxquelles s’ajoutent des cartes à des échelles plus petites.

La précision des relevés d’Inō est remarquable.

Mais son travail ne doit pas être présenté comme une simple importation de méthodes occidentales.

La cartographie japonaise possède ses propres traditions, tandis que les connaissances venues d’Europe circulent au Japon notamment par l’intermédiaire des Néerlandais et de l’étude des ouvrages étrangers.

Cette rencontre entre traditions locales et savoirs étrangers nourrit progressivement une cartographie japonaise de plus en plus sophistiquée.

Shiba Kōkan, l’autre visage du voyage

La circulation des connaissances européennes influence également les artistes.

Shiba Kōkan, peintre, graveur et auteur de l’époque d’Edo, s’intéresse fortement aux techniques et aux représentations occidentales.

Mais il ne faut pas le réduire à un simple « importateur » de cartographie européenne.

Il est aussi un observateur et un voyageur.

En 1803, il publie notamment un Diary of Travel from Edo to Nagasaki, récit de voyage en cinq volumes imprimé sur bois. Le Metropolitan Museum of Art conserve l’un des exemplaires de cette œuvre.

Le cas de Kōkan montre à quel point les frontières entre littérature, voyage, art et observation géographique peuvent devenir poreuses dans le Japon de la fin d’Edo.

Le voyage produit des images.

Les images produisent de nouveaux voyages.

Et les livres permettent à ceux qui ne se déplacent pas de participer malgré tout à cette découverte.

Une société qui apprend à regarder son territoire

C’est probablement l’aspect le plus intéressant de cette histoire.

Les livres de voyage d’Edo ne sont pas seulement des outils pratiques.

Ils participent à la construction d’un regard collectif sur le Japon.

Un temple devient un « lieu célèbre ».

Une montagne devient un paysage à contempler.

Une route devient un itinéraire culturel.

Une ville devient un ensemble de quartiers, de boutiques, de fêtes et d’histoires.

Les habitants apprennent à identifier les paysages et les curiosités de leur propre pays.

Cette évolution accompagne l’essor d’une véritable culture du tourisme.

Le voyage reste encadré par les autorités et fortement lié aux pèlerinages, mais il devient aussi une expérience de découverte et de loisir. Les livres amplifient le phénomène : ils donnent envie de voir ce que l’on a lu et permettent de raconter ce que l’on a vu.

Le principe paraît évident aujourd’hui.

Il était pourtant profondément nouveau à cette échelle.

Avant Instagram, il y avait déjà les lieux « incontournables »

Il y a enfin quelque chose d’étonnamment contemporain dans ces ouvrages.

Les meisho-zue ne se contentent pas de dire au lecteur où aller. Ils lui expliquent ce qui mérite d’être regardé.

Ils sélectionnent les paysages.

Identifient les monuments.

Racontent les histoires.

Décrivent les spécialités locales.

Montrent les quartiers.

Autrement dit, ils fabriquent une expérience touristique.

Le parallèle avec les guides contemporains, les magazines de voyage et même les contenus publiés aujourd’hui sur les réseaux sociaux est tentant. Il faut évidemment éviter de transformer une société d’Edo en version miniature du Japon contemporain.

Mais la logique fondamentale est étonnamment proche : donner au voyageur une grille de lecture avant même qu’il ne parte.

Et c’est peut-être pour cela que ces livres nous fascinent encore.

D’Edo à Tokyo, une manière de voyager qui n’a pas complètement disparu

Les carnets, cartes et guides illustrés de l’époque d’Edo n’ont évidemment pas créé à eux seuls le tourisme japonais moderne.

Ils sont l’un des éléments d’une transformation beaucoup plus large : développement des routes, essor de l’édition commerciale, progression de la lecture, prospérité des villes et développement des loisirs.

Mais ils ont joué un rôle essentiel dans cette nouvelle relation au territoire.

Le Japon d’Edo ne s’est pas contenté de parcourir ses routes.

Il les a racontées.

Il les a dessinées.

Il les a imprimées.

Puis il les a vendues.

Et parfois, ces représentations étaient suffisamment précises pour permettre à un lecteur installé à des centaines de kilomètres de se faire une idée assez concrète d’un quartier, d’un temple ou d’un paysage qu’il n’avait jamais vu.

C’est ce qui rend les meisho-ki, les meisho-zue et les cartes itinéraires si précieux aujourd’hui. Ils ne nous montrent pas seulement où se trouvaient les lieux.

Ils montrent comment les Japonais de l’époque d’Edo les regardaient.

Et dans un pays où le voyage est aujourd’hui indissociable des cartes, des itinéraires, des quartiers « à ne pas manquer » et des images partagées avant même le départ, cette vieille culture du voyage illustré possède une étonnante résonance contemporaine.

Avant les applications et les smartphones, il y avait déjà le plaisir de préparer son voyage en regardant une carte.

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