Au cœur de Nagoya, dans la préfecture d’Aichi, la bibliothèque Hōsa conserve une collection exceptionnelle de livres anciens, de manuscrits et de documents historiques liés à la famille Owari Tokugawa. Fondée sur les collections constituées par les seigneurs du domaine d’Owari à l’époque féodale, elle permet aujourd’hui d’étudier l’histoire politique, la littérature et les traditions intellectuelles du Japon prémoderne.
Installée dans le quartier de Tokugawachō, au sein du domaine historique associé à la famille Tokugawa, la bibliothèque travaille en lien étroit avec le musée d’art Tokugawa et le jardin Tokugawa. Ces institutions complémentaires mettent en valeur différentes facettes de la culture des élites guerrières japonaises : les livres et les savoirs, les objets d’art et la relation au paysage.
La bibliothèque Hōsa n’est pas seulement un lieu de conservation patrimoniale. Elle accueille également les lecteurs et les chercheurs qui souhaitent consulter ses fonds, tout en organisant des expositions et des activités de médiation culturelle. Son histoire illustre la transformation progressive d’une collection liée au pouvoir féodal en un patrimoine documentaire accessible au public.
Les origines de la collection : le domaine d’Owari et Tokugawa Yoshinao
L’histoire de la bibliothèque remonte au début du XVIIe siècle, lorsque Tokugawa Yoshinao, premier seigneur du domaine d’Owari et fils de Tokugawa Ieyasu, entreprit de constituer une importante collection de livres.
Après la mort d’Ieyasu en 1616, une partie de sa bibliothèque fut répartie entre les trois grandes branches de la famille Tokugawa : Owari, Kii et Mito. Environ 3 000 ouvrages furent transmis à Yoshinao. Connus sous le nom de Suruga-oyuzuri-bon, ces livres constituèrent le noyau de la collection du domaine d’Owari. Ils comprenaient notamment des ouvrages anciens et des éditions particulièrement recherchées, parmi lesquels figuraient des livres issus de la bibliothèque de Kanazawa.
Cette transmission fut déterminante pour la formation du fonds documentaire. Les seigneurs successifs enrichirent ensuite la collection grâce à leurs acquisitions et aux ouvrages rassemblés dans le cadre de l’administration du domaine. La bibliothèque du clan, appelée Obunko, fut établie au château de Nagoya et devint progressivement un centre important de conservation des textes classiques japonais et chinois.
À la fin de l’époque Edo, la collection aurait compté environ 50 000 pièces. Elle ne se limitait pas aux œuvres littéraires : les livres d’histoire, les textes savants et les documents administratifs contribuaient également à la richesse du fonds. La collection témoigne ainsi des pratiques intellectuelles des seigneurs et de leurs serviteurs, mais aussi de l’importance accordée à l’écrit dans la gestion du domaine.
La bibliothèque ne doit toutefois pas être considérée comme une institution publique au sens moderne durant cette période. Son accès était lié à l’organisation du domaine et aux usages de ses collections. Au fil du temps, les ouvrages servirent aussi à soutenir les activités intellectuelles et l’éducation des membres du clan et de ses vassaux.
De la bibliothèque du clan à une institution ouverte au public
Après la disparition du système féodal en 1868, les collections de la famille Owari Tokugawa traversèrent une période de transition. Une partie des ouvrages de l’ancienne bibliothèque du domaine fut dispersée au cours des bouleversements de l’ère Meiji. Les livres conservés furent ensuite répartis entre différentes résidences de la famille, notamment à Nagoya et à Tokyo.
Le nom de « bibliothèque Hōsa » apparut au début du XXe siècle. Vers 1912, Tokugawa Yoshichika, dix-neuvième chef de la famille Owari Tokugawa, choisit cette appellation pour désigner la collection héritée de l’ancienne bibliothèque du château de Nagoya. Le terme Hōsa était un ancien nom de Nagoya, lié à une tradition qui associait le sanctuaire d’Atsuta à la montagne mythique de Hōrai, demeure des immortels dans la tradition chinoise.
En 1935, la bibliothèque Hōsa ouvrit ses portes dans la résidence de la famille Tokugawa à Mejiro, dans l’actuel arrondissement de Toshima, à Tokyo. Elle était alors gérée par la Tokugawa Reimeikai, une fondation créée pour préserver et valoriser le patrimoine familial.
La Seconde Guerre mondiale bouleversa cette organisation. Après la guerre, la famille décida de transférer la bibliothèque à Nagoya. En 1950, la ville acquit la collection auprès de la fondation Tokugawa Reimeikai, puis l’ouvrit au public l’année suivante, dans l’ancienne résidence secondaire de la famille à Ōzone. Ce transfert marqua une étape essentielle dans la transformation d’un fonds familial en institution patrimoniale municipale.
Une nouvelle phase d’aménagement intervint au début des années 2000. Les travaux de rénovation et d’agrandissement aboutirent à l’ouverture du bâtiment réaménagé en novembre 2004. Les espaces d’exposition furent alors reliés au musée d’art Tokugawa, renforçant les liens entre les deux institutions.
Il faut distinguer ce bâtiment réaménagé de l’ancien magasin de livres, appelé Hōsa Bunko Kyū Shoko. Cet édifice historique, vestige de la résidence Tokugawa, est inscrit au registre des biens culturels matériels du Japon. Il témoigne de l’histoire architecturale du site et de la manière dont les collections étaient conservées.
Une collection de près de 140 000 documents
La bibliothèque Hōsa possède aujourd’hui environ 140 000 documents. Ses fonds comprennent des ouvrages classiques japonais et chinois, des textes anciens, des documents historiques et des recueils issus de la collection de la famille Owari Tokugawa. Le fonds s’est également enrichi après son transfert à la ville, grâce à de nouvelles acquisitions et à des dons.
Une partie importante de cette collection est liée à l’histoire intellectuelle de l’Asie orientale. Certains ouvrages proviennent de bibliothèques anciennes, tandis que d’autres illustrent les échanges culturels et les pratiques savantes de différentes époques. Les livres chinois et coréens occupent notamment une place notable dans les collections historiques.
Parmi les pièces remarquables figure le Kawachi-bon Genji Monogatari, un manuscrit du Dit du Genji appartenant à une tradition textuelle ancienne. La bibliothèque conserve également des volumes du Shoku Nihongi, chronique historique japonaise, dont certains remontent à l’époque médiévale ou à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Ces documents permettent d’étudier la transmission des textes, leurs variantes et les pratiques de copie au fil des siècles.
Les collections ne se limitent pas aux livres. La bibliothèque conserve plus de 2 000 cartes et documents graphiques transmis par la famille Owari Tokugawa. Ils comprennent des plans de la ville et du château de Nagoya, des cartes du monde, ainsi que des représentations de résidences et de jardins. Ces documents offrent des sources précieuses pour étudier l’organisation de l’espace, l’évolution des paysages et les représentations géographiques anciennes.
La diversité des fonds constitue l’un des principaux atouts de l’institution. Les chercheurs peuvent confronter les textes aux documents cartographiques et aux autres sources historiques afin de mieux comprendre la société japonaise prémoderne. Les ouvrages renseignent sur la littérature et les savoirs, tandis que les cartes et les plans éclairent l’administration territoriale, l’urbanisme et les pratiques paysagères.
Le lien avec le musée d’art Tokugawa et le jardin Tokugawa
La bibliothèque Hōsa se trouve dans un ensemble patrimonial qui comprend également le musée d’art Tokugawa et le jardin Tokugawa, connu sous le nom de Tokugawaen. Cette proximité permet de présenter différentes dimensions de la culture de la famille Owari Tokugawa dans un même lieu.
Le musée d’art conserve notamment des objets associés aux seigneurs du clan et à leur environnement culturel. La bibliothèque, quant à elle, met en valeur les livres, les documents et les traditions intellectuelles. Le jardin complète cet ensemble en offrant un aperçu de l’art paysager japonais.
Cette complémentarité se retrouve dans les expositions et les conférences organisées en coopération entre les institutions. Les livres peuvent être présentés en relation avec les objets d’art, les pratiques savantes ou les usages de la vie aristocratique et guerrière. Les visiteurs disposent ainsi de plusieurs perspectives pour comprendre la culture des élites de l’époque Edo.
L’intérêt de cet ensemble dépasse la simple proximité géographique. Les documents conservés à la bibliothèque peuvent éclairer le contexte historique de certains objets, tandis que les collections du musée permettent de replacer les textes dans leur environnement matériel et culturel.
Le site constitue donc une destination intéressante pour les passionnés d’histoire japonaise, de livres anciens, d’art et de jardins traditionnels. Il permet d’aborder le patrimoine Tokugawa sans le réduire à l’histoire politique des shoguns et des daimyōs.
La conservation des documents et les ressources numériques
La préservation des livres anciens exige des précautions particulières. Les documents peuvent être fragilisés par la lumière, les variations de température et d’humidité, les manipulations répétées ou les altérations du papier et des encres. La consultation des originaux doit donc être organisée en tenant compte de leur état de conservation.
La bibliothèque applique des règles destinées à limiter les manipulations inutiles. Lorsque des reproductions existent, les lecteurs doivent d’abord les consulter plutôt que les originaux. Certains documents importants ou fragiles nécessitent une demande préalable, et leur accès peut dépendre de leur état matériel.
La numérisation constitue un complément à ces mesures de conservation. La bibliothèque propose notamment une base de données consacrée aux cartes anciennes, qui permet de consulter des images en couleur, de les agrandir, de les faire pivoter et de comparer différents documents. Le fonds numérique comprend plus de 1 700 cartes et plans. Des fonctions de recherche par informations textuelles et de comparaison avec la géographie actuelle de Nagoya facilitent également leur étude.
Ces outils permettent aux chercheurs d’examiner certains détails sans devoir manipuler directement les documents originaux. Ils rendent également une partie du patrimoine plus accessible à l’étude, tout en conservant des règles spécifiques pour l’utilisation et la reproduction des images.
La bibliothèque publie par ailleurs des catalogues, des bulletins et des travaux de recherche. Ses archives numériques comprennent notamment des reproductions et des transcriptions de documents historiques, dont le Seisō Kibun, un ensemble de chroniques couvrant plusieurs décennies et décrivant des événements survenus à Nagoya et dans le domaine d’Owari.
Il convient toutefois de ne pas confondre la mise à disposition de reproductions numériques avec une numérisation intégrale de l’ensemble des collections. Les ressources accessibles varient selon les fonds et les projets. Les documents originaux restent soumis à des règles de consultation et de reproduction.
Une ressource essentielle pour les chercheurs et le public
La bibliothèque Hōsa joue un rôle important dans l’étude de l’histoire japonaise. Ses fonds peuvent intéresser les historiens, les spécialistes de littérature, les philologues, les chercheurs travaillant sur les cartes anciennes et les personnes qui étudient les institutions de l’époque Edo.
Les catalogues permettent d’identifier les documents conservés, tandis que la consultation sur place offre la possibilité d’examiner les sources selon les règles établies par l’établissement. Les chercheurs peuvent ainsi travailler sur des textes anciens, étudier les particularités d’un manuscrit ou comparer différentes versions d’une œuvre.
L’institution n’est pas réservée aux universitaires. Sa salle de lecture est également accessible au grand public, sous réserve des modalités de consultation applicables. Les expositions et les publications contribuent à présenter les collections à un public plus large et à expliquer leur importance historique.
La bibliothèque contribue aussi à préserver la mémoire de Nagoya et du domaine d’Owari. Ses cartes anciennes permettent de retracer l’évolution de la ville, tandis que ses documents administratifs et ses ouvrages savants éclairent l’organisation du pouvoir et la vie intellectuelle des siècles passés.
Conclusion : un patrimoine Tokugawa toujours vivant
La bibliothèque Hōsa constitue l’un des grands lieux de conservation du patrimoine documentaire associé à la famille Owari Tokugawa. Depuis la création de la bibliothèque du domaine au début du XVIIe siècle jusqu’à son statut actuel d’institution municipale ouverte au public, son histoire reflète les transformations de la société japonaise et les changements dans la manière de préserver et de transmettre les savoirs.
Ses quelque 140 000 documents, ses textes classiques et ses milliers de cartes et de plans forment une ressource importante pour comprendre la littérature, l’administration et la culture du Japon prémoderne. Les liens entretenus avec le musée d’art Tokugawa et le jardin Tokugawa enrichissent cette approche en reliant les sources écrites à l’art et au paysage.
Grâce à la conservation des originaux, aux expositions et aux ressources numériques, la bibliothèque continue de faire vivre ce patrimoine. Elle rappelle que les collections historiques ne sont pas seulement les vestiges d’un monde disparu : elles demeurent des sources essentielles pour comprendre le passé et approfondir la connaissance du Japon contemporain.

