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Japanese Funk : comment une musique fabriquée sur Internet est devenue un phénomène au Japon

Japanese Funk : comment une musique fabriquée sur Internet est devenue un phénomène au Japon

Le titre s’appelle MONTAGEM HIKARI.

Il dure à peine une minute et demie.

Son auteur, BellyJay, n’est pas une star japonaise. Et le morceau n’est pas issu d’un grand label de Tokyo. Pourtant, quelques semaines après sa sortie en janvier 2026, MONTAGEM HIKARI s’est retrouvé au sommet des classements viraux japonais.

À la mi-février, il occupait encore la première place du classement viral japonais, devant notamment des artistes de J-pop bien installés. Au 11 avril 2026, le morceau avait atteint environ 14 millions d’écoutes sur Spotify et 26 millions de vues cumulées sur YouTube, selon l’enquête menée par le média japonais Natalie.

Le plus étonnant n’est pourtant pas son succès.

C’est son origine.

Car MONTAGEM HIKARI appartient à une nouvelle vague musicale appelée Japanese Funk, qui brouille complètement les frontières entre musique japonaise, phonk, baile funk, J-pop, culture Internet et création assistée par intelligence artificielle.

Et contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, cette musique n’est pas nécessairement produite au Japon.

Qu’est-ce que le Japanese Funk ?

Le terme est apparu pour désigner une série de morceaux qui mélangent plusieurs influences.

On y retrouve notamment les basses et les sonorités distordues héritées du phonk, les rythmes du baile funk brésilien, des mélodies qui évoquent la J-pop contemporaine et des voix chantant en japonais.

Le résultat est immédiatement reconnaissable.

Les morceaux sont généralement courts, commencent presque sans introduction et privilégient une mélodie ou un refrain suffisamment accrocheur pour fonctionner dans une vidéo TikTok.

Le terme « Japanese Funk » est donc moins celui d’un genre musical historiquement constitué que celui d’une étiquette apparue autour d’une tendance Internet récente.

C’est une distinction importante.

Il ne faut pas imaginer une nouvelle école musicale japonaise comparable au jazz japonais, au city pop ou au visual kei.

Le phénomène est beaucoup plus récent, beaucoup plus international et surtout beaucoup plus difficile à rattacher à un pays.

Le succès surprise de MONTAGEM HIKARI

MONTAGEM HIKARI est devenu le morceau emblématique de cette tendance.

Sorti en janvier 2026, il s’est rapidement retrouvé dans les classements viraux japonais et a connu une importante diffusion sur TikTok. Natalie rapporte qu’il est resté longtemps en tête du classement, notamment au moment où le morceau était en concurrence avec des titres de J-pop et l’ending de Super Kaguya-hime!.

Son refrain est particulièrement efficace.

On y entend une voix japonaise chanter notamment « 朝の光の中で », soit « dans la lumière du matin ».

La chanson possède les caractéristiques d’un titre conçu pour l’ère TikTok : durée courte, refrain immédiatement identifiable et structure qui permet de boucler facilement l’écoute.

Mais sa popularité ne s’est pas limitée au Japon.

Des playlists internationales consacrées au Japanese Funk ont rapidement intégré le morceau, aux côtés d’autres titres utilisant des codes similaires. Spotify compte désormais plusieurs playlists spécialisées dans cette scène, certaines rassemblant plus d’une centaine de morceaux.

Et pourtant, ce n’est pas vraiment de la « musique japonaise »

C’est là que le phénomène devient beaucoup plus intéressant.

Le mot « Japanese » peut être trompeur.

Une partie des producteurs qui réalisent ces morceaux ne sont pas japonais. Ils utilisent des voix japonaises, des titres japonais, des visuels inspirés de l’animation et des références associées à la culture populaire nippone.

La musique est ensuite consommée par un public japonais.

On assiste donc à une sorte de réimportation culturelle.

Des producteurs étrangers fabriquent une musique qui utilise les codes d’une certaine idée de la pop japonaise. Cette musique rencontre ensuite le public japonais sur TikTok et les plateformes de streaming.

Natalie décrit précisément ce phénomène comme une musique produite en grande partie par des producteurs étrangers puis « réimportée » sur le marché japonais.

C’est l’une des grandes particularités du Japanese Funk.

Le phonk n’est que le début de l’histoire

Pour comprendre cette musique, il faut revenir quelques années en arrière.

Le phonk puise notamment dans le hip-hop de Memphis des années 1990, avant de connaître une nouvelle popularité sur Internet dans les années 2010 et surtout au début des années 2020.

TikTok va ensuite accélérer sa diffusion.

Mais le phonk qui devient viral sur les réseaux sociaux n’est déjà plus exactement celui de ses origines.

Il se mélange à la musique électronique, au drift, à la culture automobile, aux vidéos de sport et à différents courants de dance music.

Puis une autre influence entre en jeu : le baile funk brésilien.

C’est cette rencontre qui permet de comprendre une partie du Japanese Funk.

Quand le phonk rencontre le baile funk

Le mot montagem, présent dans MONTAGEM HIKARI, n’est pas anodin.

Dans le baile funk brésilien, la montagem désigne traditionnellement une construction musicale à partir de différents éléments sonores.

Sur Internet, le terme s’est progressivement retrouvé associé à une multitude de morceaux courts et très rythmés.

Le phonk et le baile funk vont ainsi se rencontrer dans les algorithmes des réseaux sociaux.

Puis certains producteurs commencent à ajouter des voix japonaises et des mélodies inspirées de la J-pop.

Le résultat donne cette nouvelle famille de morceaux que les plateformes et les internautes vont progressivement appeler Japanese Funk.

Natalie retrace précisément cette évolution dans son enquête sur la naissance du phénomène.

Pourquoi le japonais ?

La question peut sembler évidente, mais elle est centrale.

Pourquoi des producteurs étrangers choisissent-ils de faire chanter leurs morceaux en japonais ?

Une partie de la réponse tient à la puissance internationale de la culture populaire japonaise.

Anime, manga, jeux vidéo, J-pop et esthétique kawaii sont aujourd’hui immédiatement identifiables dans une grande partie du monde.

Quelques mots japonais suffisent parfois à donner à un morceau une identité immédiatement perceptible.

Le phénomène est comparable à ce qui s’est produit avec d’autres formes de musique Internet : les producteurs utilisent des signes culturels facilement reconnaissables pour créer une atmosphère.

Mais le Japanese Funk va plus loin.

Il ne se contente pas d’ajouter quelques mots japonais à une production électronique.

Il cherche à reproduire une certaine idée sonore de la J-pop contemporaine.

L’influence de la J-pop moderne

À l’écoute de MONTAGEM HIKARI, on peut entendre une influence qui n’a pas grand-chose à voir avec le funk traditionnel.

La mélodie vocale rappelle davantage certaines productions de J-pop contemporaines.

Natalie rapproche notamment le morceau de cette esthétique de la pop japonaise récente incarnée par des artistes comme YOASOBI, avec des mélodies immédiatement accrocheuses et une production numérique très compacte.

Le morceau utilise également une caractéristique devenue familière dans la pop contemporaine : l’absence d’une longue introduction.

La voix arrive presque immédiatement.

Dans l’univers TikTok, c’est une qualité essentielle.

Le morceau doit pouvoir fonctionner dans les premières secondes.

L’intelligence artificielle change encore la donne

C’est probablement l’aspect le plus important du phénomène.

La nouvelle scène Japanese Funk est étroitement liée aux outils de production numérique et, dans certains cas, à l’utilisation de voix générées par IA.

Cela permet à des producteurs qui ne parlent pas nécessairement japonais de créer des morceaux utilisant des voix japonaises sans avoir à organiser une session d’enregistrement traditionnelle.

C’est une transformation considérable.

Auparavant, vouloir produire une chanson en japonais impliquait au minimum de trouver un chanteur, un parolier ou un interprète capable de travailler dans cette langue.

Avec les outils génératifs, certaines de ces étapes peuvent être automatisées.

Le coût de production baisse.

La vitesse augmente.

Et un producteur indépendant peut expérimenter beaucoup plus facilement.

L’enquête de Natalie consacre précisément sa seconde partie à cette question, en interrogeant BellyJay et le label qui a publié MONTAGEM HIKARI.

Une musique faite pour l’ère des algorithmes

Le Japanese Funk possède une caractéristique essentielle : il semble presque avoir été conçu pour circuler dans les systèmes de recommandation.

Les morceaux sont courts.

Les refrains arrivent rapidement.

Les titres se ressemblent parfois volontairement.

Les visuels utilisent des codes immédiatement reconnaissables.

Et les productions peuvent être réalisées et publiées à un rythme extrêmement élevé.

Il suffit de regarder les playlists apparues en 2026 pour mesurer cette prolifération.

Une playlist Spotify consacrée au Japanese Funk rassemble déjà plus d’une centaine de titres. Une autre playlist dédiée au mouvement par BellyJay lui-même compte plusieurs dizaines de morceaux.

MONTAGEM HIKARI n’est donc pas un phénomène isolé.

Il est devenu le morceau qui a rendu visible une scène beaucoup plus vaste.

Une scène qui se fabrique en dehors des frontières

C’est probablement l’aspect le plus fascinant de cette histoire.

Un producteur situé aux Philippines peut produire un morceau utilisant une voix japonaise.

Un label basé à Dubaï peut le publier.

TikTok peut le rendre viral au Japon.

Spotify peut ensuite le proposer à des auditeurs français, américains ou brésiliens.

Et quelques semaines plus tard, des dizaines d’autres producteurs peuvent reprendre la formule.

Il ne s’agit plus vraiment d’une industrie musicale organisée autour d’un territoire.

C’est une chaîne de production culturelle mondiale, pilotée par Internet.

Le Japanese Funk est ainsi parfaitement représentatif d’une nouvelle génération de musique numérique.

Le Japon devient-il une esthétique mondiale ?

La question mérite d’être posée.

Depuis plusieurs décennies, l’image du Japon circule à travers les mangas, les anime, les jeux vidéo, la mode et la musique.

Mais le Japanese Funk montre quelque chose de nouveau.

Des producteurs étrangers ne se contentent plus de consommer cette culture.

Ils recombinent ses codes pour fabriquer de nouveaux objets culturels.

Le Japon devient alors moins un territoire qu’une esthétique.

Une voix en japonais.

Un personnage d’anime sur une pochette.

Un titre utilisant un mot japonais.

Une mélodie rappelant la J-pop.

Une ambiance nocturne évoquant Tokyo.

Tout cela peut être produit à des milliers de kilomètres du Japon.

Mais où commence l’appropriation culturelle ?

Le phénomène pose forcément une question plus délicate.

Lorsque des producteurs étrangers fabriquent une musique qui se présente comme « japonaise » sans être produite par des artistes japonais, que signifie réellement le terme ?

La question n’est pas forcément celle de l’appropriation culturelle au sens classique.

Elle touche plutôt à la manière dont Internet transforme les cultures nationales en réservoirs de codes visuels et sonores.

Le risque est évidemment de réduire la culture japonaise à quelques clichés facilement reconnaissables.

Mais l’histoire est plus complexe.

Les producteurs ne copient pas nécessairement une musique japonaise traditionnelle. Ils s’inspirent souvent de la J-pop, de l’anime et de la culture Internet japonaise elle-même, qui sont déjà des produits culturels mondialisés.

Inutile de chercher du shamisen dans chaque morceau

C’est également l’une des faiblesses du texte original : il voulait absolument trouver dans MONTAGEM HIKARI des traces des gammes traditionnelles japonaises yo et in, des musiques aïnous ou d’Okinawa.

Rien ne permet de présenter ces influences comme des faits établis.

Et surtout, ce n’est pas nécessaire pour comprendre le phénomène.

Le Japanese Funk n’a pas besoin de s’appuyer sur la musique traditionnelle japonaise pour être « japonais ».

Son identité vient justement d’une culture beaucoup plus récente : J-pop, anime, Internet, TikTok, jeux vidéo et esthétique numérique.

Chercher à tout prix une continuité avec les musiques traditionnelles japonaises ferait perdre de vue ce qui rend cette tendance réellement originale.

Le grand paradoxe : le « Japanese Funk » n’est pas japonais

C’est finalement le paradoxe qui résume le mieux toute cette histoire.

Le Japanese Funk est une musique qui peut être :

  • produite par un artiste étranger ;
  • publiée par un label situé dans un autre pays ;
  • interprétée en japonais ;
  • inspirée de la J-pop ;
  • influencée par le phonk américain ;
  • rythmée par le baile funk brésilien ;
  • illustrée par des images d’anime ;
  • découverte sur TikTok ;
  • puis consommée massivement au Japon.

Peut-on encore parler de musique nationale ?

Probablement pas.

Et c’est précisément pour cela que le phénomène mérite d’être observé.

Une musique parfaitement adaptée à TikTok

Le succès de MONTAGEM HIKARI montre aussi à quel point TikTok a changé la manière dont les morceaux deviennent populaires.

Avant l’ère des réseaux sociaux, une chanson devait généralement passer par la radio, la télévision, un label, un clip ou une communauté musicale.

Aujourd’hui, quelques secondes peuvent suffire.

Une chorégraphie apparaît.

Un extrait devient viral.

Des milliers de personnes utilisent le même son.

Puis les plateformes de streaming prennent le relais.

Dans le cas de MONTAGEM HIKARI, cette mécanique a fonctionné à une vitesse impressionnante : le titre est passé d’une production Internet relativement obscure à un morceau présent au sommet des classements viraux japonais.

Et après MONTAGEM HIKARI ?

Le plus intéressant est peut-être que le phénomène ne s’est pas arrêté avec ce titre.

BellyJay lui-même a publié d’autres morceaux dans cette veine, tandis que de nombreux producteurs ont rapidement repris les codes du mouvement.

Les playlists consacrées au Japanese Funk recensent désormais des dizaines de titres : MONTAGEM KOE, MONTAGEM YUME, MONTAGEM KANA, MONTAGEM TSUKI, MONTAGEM YORU, MONTAGEM KIRAKIRA et bien d’autres.

Une véritable grammaire musicale semble donc être en train de se constituer.

Et comme toujours avec les phénomènes Internet, elle évoluera probablement très rapidement.

Le Japanese Funk est-il un genre ou une tendance ?

Pour l’instant, il vaut mieux parler de scène ou de tendance que de genre musical solidement établi.

Le terme est encore jeune.

Les morceaux sont extrêmement divers.

Les influences évoluent rapidement.

Et la majorité des productions circulent sur des plateformes où les frontières entre genres sont particulièrement floues.

Mais cela ne signifie pas que le phénomène est insignifiant.

Le city pop lui-même a connu une seconde vie internationale des décennies après sa création.

La phonk a été profondément transformée par TikTok.

Le baile funk brésilien a été exporté et réinterprété partout dans le monde.

Le Japanese Funk pourrait connaître une trajectoire comparable.

Une nouvelle forme de pop mondiale

Ce qui se joue autour de MONTAGEM HIKARI dépasse donc largement la simple histoire d’un morceau viral.

Il s’agit d’un exemple particulièrement parlant de la manière dont fonctionne aujourd’hui la création musicale.

Les frontières nationales sont devenues poreuses.

Les producteurs peuvent travailler depuis n’importe quel pays.

L’intelligence artificielle permet de franchir certaines barrières techniques et linguistiques.

Les plateformes décident en partie quels morceaux seront visibles.

Et les utilisateurs participent eux-mêmes à la promotion des chansons en les intégrant dans leurs propres vidéos.

Le Japanese Funk est le produit de cet environnement.

Il n’est pas simplement une musique japonaise produite autrement.

C’est une musique mondiale qui utilise le Japon comme l’un de ses principaux langages esthétiques.

Le Japon comme source d’inspiration, pas comme origine

C’est peut-être la meilleure manière de comprendre le phénomène.

MONTAGEM HIKARI n’est pas important parce qu’il serait la naissance d’une nouvelle école musicale japonaise.

Il est important parce qu’il montre que l’imaginaire musical japonais est désormais suffisamment puissant pour être réinterprété par des artistes situés à l’autre bout du monde — puis revenir au Japon sous une forme nouvelle.

C’est un retournement assez spectaculaire.

Pendant longtemps, les influences musicales occidentales entraient au Japon avant d’être adaptées par les artistes japonais.

Aujourd’hui, Internet permet une circulation beaucoup plus complexe.

Une influence américaine peut rencontrer un rythme brésilien, une esthétique japonaise, une technologie développée ailleurs et un algorithme mondial.

Le résultat n’appartient plus vraiment à un pays.

MONTAGEM HIKARI, symbole d’une musique sans frontières

En quelques mois, MONTAGEM HIKARI est donc passé du statut de morceau Internet à celui de symbole d’une tendance musicale nouvelle.

Son succès ne signifie pas nécessairement que le Japanese Funk deviendra un genre majeur de l’industrie musicale japonaise.

Il est même possible que le terme disparaisse aussi vite qu’il est apparu.

Mais le phénomène restera intéressant pour une autre raison.

Il montre à quel point la culture japonaise est désormais capable de fonctionner comme une matière première mondiale, constamment remixée, transformée et réinterprétée.

Et cette fois, le mouvement ne vient pas nécessairement du Japon.

Il vient de partout.

Des Philippines à Tokyo, de TikTok à Spotify, du phonk au baile funk et de la J-pop à l’intelligence artificielle, MONTAGEM HIKARI raconte finalement une histoire très contemporaine : celle d’une musique qui n’a plus vraiment besoin de savoir d’où elle vient pour savoir où elle veut aller.

Et c’est peut-être cela, le véritable Japanese Funk.

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