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09 – L’époque de Muromachi : entre guerre, raffinement et naissance du Japon moderne

09 – L’époque de Muromachi : entre guerre, raffinement et naissance du Japon moderne

De 1336 à 1573, le Japon traverse l’une des périodes les plus contrastées de son histoire. L’époque de Muromachi (室町時代), également appelée époque Ashikaga, débute dans la guerre civile et s’achève dans le fracas des armes. Entre ces deux extrêmes naissent pourtant certains des plus grands chefs-d’œuvre de la culture japonaise : les jardins zen, la cérémonie du thé, le théâtre Nô, l’encre monochrome ou encore les célèbres Pavillons d’Or et d’Argent de Kyoto.

Pendant plus de deux siècles, les shoguns du clan Ashikaga gouvernent officiellement le Japon depuis le quartier de Muromachi, à Kyoto. Mais leur autorité s’affaiblit progressivement face aux grands seigneurs provinciaux, les daimyō, jusqu’à plonger le pays dans une longue période de conflits.

Paradoxalement, c’est au cœur de cette instabilité que le Japon connaît un extraordinaire renouveau artistique et s’ouvre, pour la première fois, aux Européens.

Un nouveau shogunat après l’échec de la restauration de Kenmu

Après l’échec de la restauration de Kenmu, le général Ashikaga Takauji prend définitivement le pouvoir.

En 1338, il reçoit officiellement le titre de shogun et fonde un nouveau gouvernement militaire à Kyoto. Contrairement au précédent shogunat de Kamakura, installé loin de la cour impériale, le pouvoir revient désormais dans la capitale impériale.

Le quartier de Muromachi, où les Ashikaga établissent leur résidence, donnera son nom à toute la période.

Cependant, le nouveau régime naît dans un climat de guerre civile.

Les deux cours impériales

Pendant près de soixante ans, le Japon possède deux empereurs rivaux.

D’un côté se trouve la Cour du Nord, installée à Kyoto et soutenue par les Ashikaga.

De l’autre, la Cour du Sud, fondée par l’empereur Go-Daigo à Yoshino après sa fuite de la capitale.

Cette période, appelée Nanboku-chō (« les Cours du Nord et du Sud »), dure de 1336 à 1392.

Les affrontements militaires alternent avec les négociations diplomatiques, jusqu’à la réunification officielle des deux lignées impériales sous l’autorité de la Cour du Nord.

Même si le conflit prend fin, l’autorité du shogun reste fragile.

L’apogée des Ashikaga

Le troisième shogun, Ashikaga Yoshimitsu, est considéré comme le plus brillant dirigeant de la dynastie.

Sous son gouvernement, à la fin du XIVe siècle, le Japon retrouve une certaine stabilité.

Yoshimitsu rétablit les relations commerciales avec la Chine des Ming, favorise le développement économique et encourage les arts.

Son immense résidence de Kitayama, à Kyoto, deviendra plus tard le célèbre Kinkaku-ji, le Pavillon d’Or.

Recouvert de feuilles d’or, ce bâtiment est aujourd’hui l’un des monuments les plus emblématiques du Japon.

Cette période est souvent considérée comme un premier âge d’or culturel de Muromachi.

Le pouvoir du shogun s’effrite

Malgré cette prospérité, les fondations du shogunat restent fragiles.

Les gouverneurs militaires provinciaux, les daimyō, acquièrent progressivement davantage d’autonomie.

Ils lèvent leurs propres armées, administrent leurs territoires et ne dépendent plus que très partiellement du gouvernement de Kyoto.

Le pouvoir central perd progressivement sa capacité à arbitrer les conflits.

Les rivalités entre grands clans deviennent de plus en plus violentes.

La guerre d’Ōnin plonge le Japon dans le chaos

En 1467, une querelle de succession au sein du shogunat déclenche un conflit qui bouleverse tout le pays : la guerre d’Ōnin.

Pendant dix ans, Kyoto est ravagée par les combats.

Les palais, les temples et les quartiers résidentiels sont incendiés.

Le gouvernement des Ashikaga ne parvient plus à imposer son autorité.

Cette guerre marque le début de la célèbre période Sengoku (« l’époque des Provinces en guerre »), durant laquelle des dizaines de seigneurs s’affrontent pour agrandir leurs domaines.

Le Japon entre alors dans plus d’un siècle de guerres quasi permanentes.

Le gekokujō : quand les hiérarchies s’effondrent

L’une des caractéristiques de cette époque est le phénomène appelé gekokujō, littéralement « les inférieurs renversent les supérieurs ».

Des guerriers issus de familles modestes parviennent à renverser leurs seigneurs et à fonder leurs propres dynasties.

Le mérite militaire prend parfois le pas sur la naissance.

Cette mobilité sociale exceptionnelle transforme profondément la société japonaise.

Elle prépare l’émergence de grandes figures comme Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi ou Tokugawa Ieyasu, qui unifieront progressivement le pays au XVIe siècle.

Le zen inspire une révolution artistique

Malgré les guerres, l’époque de Muromachi est considérée comme l’un des sommets de la culture japonaise.

Le bouddhisme zen, introduit durant l’époque précédente, exerce une influence immense sur les arts.

La recherche de simplicité, d’équilibre et de contemplation transforme de nombreuses disciplines.

C’est durant cette période que se développent :

  • les jardins secs (karesansui) composés de pierres et de gravier ratissé ;
  • la peinture monochrome à l’encre (suiboku-ga) ;
  • l’architecture zen aux lignes épurées ;
  • la composition florale (ikebana) ;
  • les premières formes de la cérémonie du thé (chanoyu).

Cette esthétique sobre et méditative influence encore aujourd’hui le design japonais contemporain.

Les Pavillons d’Or et d’Argent

Deux monuments symbolisent à eux seuls le raffinement culturel de Muromachi.

Le premier est le Kinkaku-ji, ou Pavillon d’Or, construit par Ashikaga Yoshimitsu.

Quelques décennies plus tard, son petit-fils Ashikaga Yoshimasa fait édifier sa propre résidence dans les collines de l’est de Kyoto.

Elle deviendra le célèbre Ginkaku-ji, le Pavillon d’Argent.

Contrairement à ce que son nom laisse penser, ce bâtiment n’a jamais été recouvert d’argent. Son importance réside davantage dans l’esthétique qu’il incarne : une beauté discrète, imparfaite et contemplative qui donnera naissance au concept de wabi-sabi, célébrant la simplicité et l’impermanence.

Le théâtre Nô et les nouveaux arts

L’époque de Muromachi voit également l’essor du théâtre Nô, perfectionné par Kan’ami et surtout son fils Zeami.

Ces pièces mêlent musique, danse, poésie et masques sculptés dans le bois.

Leur rythme lent et leur forte dimension symbolique en font un art profondément influencé par le zen.

Aujourd’hui encore, le théâtre Nô est considéré comme l’une des plus anciennes formes théâtrales toujours jouées dans le monde.

Commerce et ouverture sur le monde

Le commerce connaît un développement remarquable.

Les échanges avec la Chine permettent l’importation de soieries, porcelaines, livres et objets d’art, tandis que le Japon exporte notamment du cuivre, du soufre et des sabres.

Les villes grandissent rapidement autour des châteaux, des ports et des grands axes commerciaux.

Au milieu du XVIe siècle, un événement marque un tournant décisif.

En 1543, des marchands portugais abordent accidentellement les côtes japonaises sur l’île de Tanegashima.

Ils introduisent les armes à feu, qui révolutionnent rapidement les techniques militaires.

Quelques années plus tard arrivent les premiers missionnaires chrétiens, parmi lesquels François Xavier, qui débarque en 1549.

Pour la première fois, le Japon entre directement en contact avec l’Europe.

Une cuisine plus raffinée

La gastronomie évolue elle aussi.

Les banquets aristocratiques deviennent plus codifiés avec le développement du honzen ryōri, un style de cuisine reposant sur une succession précise de plats et une présentation particulièrement soignée.

Le soja, les algues, le miso, la sauce soja et la bonite séchée (katsuobushi) prennent une place de plus en plus importante dans l’alimentation.

Des écoles spécialisées apparaissent pour enseigner les techniques culinaires, annonçant la sophistication de la gastronomie japonaise des siècles suivants.

La fin du shogunat Ashikaga

Au XVIe siècle, les Ashikaga ne contrôlent plus réellement le pays.

Les grands daimyō se livrent une lutte sans merci pour agrandir leurs territoires.

Parmi eux émerge un chef militaire particulièrement ambitieux : Oda Nobunaga.

En 1573, il chasse de Kyoto le dernier shogun Ashikaga, Ashikaga Yoshiaki, mettant officiellement fin au shogunat de Muromachi.

Cette date ouvre une nouvelle période de l’histoire japonaise : l’époque Azuchi-Momoyama, durant laquelle Nobunaga puis Toyotomi Hideyoshi entreprennent l’unification du Japon.

Un héritage immense

L’époque de Muromachi est souvent résumée à ses guerres civiles. Pourtant, son héritage est considérable.

Elle voit naître une grande partie de ce que le monde associe aujourd’hui à l’esthétique japonaise : les jardins zen, la cérémonie du thé, le théâtre Nô, les pavillons de Kyoto, la peinture à l’encre et la philosophie du wabi-sabi. Dans le même temps, elle prépare l’avènement des grands unificateurs et ouvre le Japon aux premiers contacts avec l’Occident.

Peu de périodes auront autant mêlé violence politique et créativité artistique. C’est précisément ce contraste qui fait de l’époque de Muromachi l’une des plus fascinantes de toute l’histoire du Japon.

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